Les ambiguïtés françaises face à la dissidence soviétique (1/2)

Les ambiguïtés françaises face à la dissidence soviétique : les chèvres, les choux et les canards sauvages.

Dans les années 60, une contestation apparaît en URSS. Elle se fera connaître, en France et dans le monde, sous le nom de "dissidence". Résultat d'une évolution sociale qui commence avec la mort de Staline, elle se définit par ses principes : le respect absolu des lois soviétiques et des pactes internationaux, la transparence et la non-violence.

Les dissidents ne réclament pas de changements de régime, mais exigent que les autorités soviétiques respectent les droits et les libertés qu'elles ont, en théorie, accordés à leurs citoyens. En dehors de cette plate-forme commune, ils ont des positions et des parcours très divers. Certains - et pas des moindres - sont, ou ont été, communistes et agissent au nom d'un idéal léniniste dont les autorités soviétiques se seraient écartées. Néanmoins, la plupart d'entre eux, au terme d'une évolution personnelle qui se poursuivra jusqu'à la fin des années 70, rejetteront Lénine après Staline, puis Marx, le marxisme et le communisme.


Accusés d'activités antisoviétiques et de connivence avec l'Occident, pourchassés, arrêtés, enfermés dans des camps, des prisons et des hôpitaux psychiatriques, les dissidents soviétiques parviennent malgré tout à informer le monde extérieur des répressions dont sont victimes, en URSS, ceux qui osent penser, et surtout s'exprimer, "autrement". Ce faisant, ils montrent ce qui sépare le discours et la réalité soviétiques, et ils mettent à nu la nature mythique du régime[1].


De nombreux Français se passionnent pour ces dissidents, les lisent, les soutiennent ou les critiquent, sans toujours bien les comprendre[2]. Ils tendent à réduire ce mouvement à quelques fortes personnalités, en général émigrées : Alexandre Soljénitsyne, Léonid Pliouchtch, Vladimir Boukovski, et, dans une moindre mesure, Andreï Sakharov. Surtout, ils croient que la dissidence est politique, alors qu'elle se revendique comme morale, à l'image de l'intelligentsia russe du XIXème siècle[3]. Ils l'interprètent donc et la soutiennent - ou pas - en fonction de leur propre appartenance politique.


Malgré ou à cause de ces incompréhensions, les dissidents soviétiques mettent à nu, en très peu de temps, les contradictions de la vie politique et intellectuelle française. Ils incitent une partie de l'opinion publique à changer son rapport à l'URSS, à engager une réflexion sur les liens entre le Goulag, le système soviétique, le stalinisme, le léninisme, le marxisme, l'idée communiste et le socialisme, et à penser un totalitarisme de gauche. Ils provoquent ainsi des tensions et des fissures parmi les intellectuels de gauche, dont certains se retrouvent en porte à faux avec les partis qu'ils soutiennent.


Les dissidents mettent en demeure les principaux partis politiques de prendre position sur les violations des droits de l'homme à l'Est. Par les réactions qu'ils suscitent, ils révèlent que le Parti socialiste, le Parti communiste et la droite gouvernementale veulent, chacun à sa façon, concilier des choix paradoxaux qui les empêchent de prendre pleinement la défense des libertés à l'Est. Ces partis cherchent tous à ménager la "chèvre" et le "chou", face à ces "canards sauvages" qui chamboulent des idées bien enracinées et dérangent beaucoup de monde.


Les violations des droits de l'homme en URSS sont de mieux en mieux connues en France.


Les Français ont eu tous les moyens de savoir ce qui se passait en URSS, et notamment que les opposants politiques - ou ceux considérés comme tels - étaient enfermés dans des camps[4]. Dès 1949, la nature répressive de l'URSS a été au cœur du procès qui a vu s'affronter à Paris Victor Kravtchenko, l'auteur ex-soviétique de J'ai choisi la liberté, et le périodique communiste Les Lettres Françaises.


Au début des années 60, Simone de Beauvoir, fidèle compagnon de route du PCF, revient dans ses Mémoires sur ce procès Kravtchenko. Pour elle, "c'était le procès de l'URSS". Il y avait, d'un côté, "les anticommunistes" et de l'autre, "les Russes". Elle parle des "mensonges" et de la "vénalité" de Kravtchenko, et déclare la plupart des témoins "aussi suspects que lui". Elle a toutefois été convaincue par le récit de Margarete Buber-Neuman, communiste allemande déportée en Sibérie puis à Ravensbrück, et reconnaît qu'une vérité a émergé : l'existence des camps de travail soviétiques[5]. Certains ont commencé à s'interroger sur l'URSS, mais sont demeurés silencieux. Comme l'un de ses proches l'a lancé à Dominique Desanti, membre du PCF, "tourmentée" elle aussi par le témoignage de Buber-Neumann : "Est-ce qu'une tragédie personnelle met le communisme en question[6] ? "

Peu après le procès Kravtchenko, David Rousset a appelé ceux qui avaient été, comme lui, déportés dans des camps nazis à porter secours aux prisonniers des camps soviétiques. Dans ses souvenirs, Beauvoir est loin de s'émouvoir : d'après elle, "il montait une admirable machine antisoviétique" et se livrait à des "manœuvres anticommunistes". Immédiatement, elle évoque les morts en Algérie, en Indochine, en Grèce, mais admet que "le fait était là" : en URSS, "l'administration avait un pouvoir discrétionnaire" et "rien ne défendait les individus contre l'arbitraire de ses décisions[7]".


Ces propos sont révélateurs. Les violations des droits en URSS sont connues, mais cette connaissance n'implique pas, chez les communistes ou les compagnons de route, une condamnation de la "Patrie du socialisme". Une présentation manichéenne et bi-polaire domine, qui divise le monde en deux blocs : les "hommes et femmes de progrès" d'une part et les "réactionnaires" de l'autre. Toute dénonciation du système concentrationnaire soviétique est interprétée comme de l'antisoviétisme, c'est à dire - l'équation s'imposera pendant des années - de l'anticommunisme et de l'antisocialisme.


Pourtant, entre le procès Kravtchenko et les propos rédigés par Simone de Beauvoir, de nombreux éléments ont éclairé la nature du pouvoir soviétique. En 1956, pendant le XXème Congrès du PCUS, Nikita Khrouchtchev a dévoilé l'ampleur des purges staliniennes. Très embarrassé, le PCF n'a pas publié ce rapport dans sa presse et l'a déclaré "attribué à Khrouchtchev". En 1956 toujours, l'entrée des chars soviétiques dans Budapest a ébranlé les convictions de certains communistes français. Cinq ans plus tard, le XXIIème Congrès du PCUS a approfondi la critique du stalinisme. En 1962, Une Journée d'Ivan Dénissovitch d'Alexandre Soljénitsyne a provoqué un choc profond chez des zélateurs de l'URSS, comme Pierre Daix, l'adjoint de Louis Aragon aux Lettres Françaises, en témoignera par la suite[8].

L'image de la "Patrie des travailleurs" est donc déjà bien endommagée lorsque commence l'affaire Siniavski-Daniel.