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  • Yves Hamant

Ma première Pâque russe

L’auteur, alors étudiant français en URSS, se rappelle sa première Pâque russe, en 1968.

Dans le cadre des échanges culturels franco-soviétiques, je passais l’année 1967-68 à l’université de Léningrad avec un groupe d’étudiants français. Au moment de Pâques, j’ai eu l’idée, ainsi qu’une autre étudiante, de partir pour quelques jours à Moscou, où nous avions quelques amis communs. Le vendredi, après avoir jeté l’ancre à la cité universitaire de l’université Lomonossov, nous sommes allés rendre visite à un couple franco-russe dont nous avions l’adresse. Elle, Française, concentrée, toute en intériorité. Lui, Russe, tout en chaleureuse expansivité. Ils me deviendront des amis très proches. Quand je le connaîtrai mieux, il sera pour moi la figure d’une nouvelle génération libérée du soviétisme, se réappropriant ce qui avait été tordu, perverti, caché pendant un demi-siècle, retournant aux racines.


Nous avons dû parvenir non sans difficulté jusque chez eux, dans un quartier périphérique surgi de nulle part. Après avoir connu la vie en appartement communautaire, ils avaient obtenu récemment un appartement individuel dans un de ces immeubles à 4 étages construits sous Khroutchev pour tenter de résoudre la terrible crise du logement. Ils n’étaient pas de bonne qualité et, aujourd’hui, on les désigne un peu injustement sous le nom de khroutchoby , rimant avec trouchoby (taudis), mais on n’imagine pas le changement de vie que représentait l’installation dans un appartement individuel. Pour ce couple avec trois jeunes enfants (une famille nombreuse en Union soviétique !) et une adorable babouchka. De plus, comme Anne enseignait à la petite école française de l’Ambassade de France à Moscou, même si elle n’avait pas un salaire d’expatrié, elle avait pu économiser pour acquérir une voiture. Une voiture dans le Moscou des années 1960. Fût-ce une 2CV ! Bref, les conditions matérielles du couple, après des débuts difficiles, s’étaient sensiblement améliorées. Cependant, idéologiquement, un couple franco-russe faisait tache dans le paysage et ne pouvait échapper à l’œil de Big Brother. Et, surtout, Kolia, qui restaurait des icônes dans les ateliers Grabar, était un ami de deux écrivains, Siniavski et Daniel, qui avaient fait publier leurs œuvres sous des pseudonymes en Occident. En 1965, ceux-ci avaient été arrêtés, jugés et condamnés l’année suivante à plusieurs années de goulag. Leur procès avait eu un grand retentissement en URSS et dans le monde ; il avait marqué le début de la dissidence. Evidemment, Kolia n’avait pas manqué d’entrer dans le collimateur du KGB. Et il put renoncer à une autorisation de sortie du pays pour aller découvrir la patrie de son épouse.


Ainsi donc, le vendredi 19 avril 1968, mon amie française et moi débarquons à l’improviste chez Anne et Kolia (ils n’avaient pas le téléphone), sommes reçus chaleureusement, invités à dîner quand, à la fin de la soirée, Kolia propose brusquement : et si nous allions à Zagorsk ? Zagorsk, c’est le grand centre spirituel russe, là où se trouve la laure de la Trinité-Saint-Serge fondée par saint Serge. A 70 km au nord de Moscou. Avant la Révolution, la ville s’appelait Serguiev-Possad et elle a retrouvé ce nom aujourd’hui. En 1929, elle avait été rebaptisée du nom d’un révolutionnaire qui n’y avait jamais mis les pieds. Mais, à l’époque dont je parle, même les croyants s’étaient habitués à Zagorsk et moi, je croyais naïvement que c’était un toponyme signifiant « au-delà des collines » ! A la fin de la seconde guerre mondiale, le monastère et l’académie de théologie, fermés après la Révolution, avaient rouvert.


Les enfants étaient couchés. Babouchka resta à la maison pour les garder, avec un neveu de Kolia qui était de passage. Vers minuit, nous voilà donc embarqués, Kolia au volant, Anne, mon amie française et moi. Nous prenons la vieille route de Yaroslavl, totalement déserte, en 2CV. Spectacle exotique. Je n’ai pas souvenir que nous ayons été arrêtés à un poste de police.


Nous avons dû arriver à Zagorsk vers 2h du matin, avons pénétré sur le territoire du monastère et sommes entrés dans l'église dite Trapeznaïa , l’église réfectoire, l’église basse, à côté de l’église haute à cinq coupoles, que l’on ne rouvre que le jour de Pâques, car elle est trop froide en hiver.


Nous nous frayons un chemin à travers les pèlerins, ou plutôt les pèlerines, qui somnolent allongées ou accroupies sur le sol en attendant le début de l’office. Elles sont venues souvent de très loin, d’une province où il n’y a plus une seule église ouverte à des kilomètres alentour, elles semblent sorties du fond des âges de la Russie paysanne. Nous pouvons nous avancer assez près de l’iconostase, de sorte que nous avons le chœur des moines dans notre dos. Le chœur est divisé en deux parties, qui se répondent l’une à l’autre, si bien que nous sommes comme enveloppés par le chant. J’ai aussi le souvenir du contraste entre la pénombre du début de l’office et la lumière jaillissant des lustres, l’éclat de l’iconostase, les cierges qu’allument les fidèles. Kolia m’a prêté un livret pour que je puisse suivre. Je me débrouille comme je peux, mon cierge dans une main, mon livret dans l’autre, d’autant plus que tout est en slavon, que j’ai un peu étudié, certes, mais, surtout, ne connaissant pas le déroulement de l’office, j’ai dû mal à repérer où en sont les moines.

Environ trois heures plus tard, l’aube commence à poindre à travers les vitres. Les prêtres s’ébranlent et viennent prendre la plachanitsa, l’épitaphion, représentation du Christ au tombeau, et l’élèvent au-dessus de leurs têtes. Ils sortent, suivis du chœur et des fidèles en chantant « Dieu saint, Dieu fort, Dieu immortel, aies pitié de nous ». Des fourmis dans les jambes après plusieurs heures debout, les paupières un peu alourdies par la veille, on est saisi par la fraîcheur du petit matin. On tient son cierge d’une main et, de la paume de l’autre, on protège la flamme pour qu’elle ne soit pas soufflée par le vent. Et le ciel continue à s’éclaircir, tandis que l’on entend croasser des corbeaux.


Par la suite, je suivrai ce même office plusieurs fois à Zagorsk et des dizaines de fois à Paris à Saint-Serge de sorte que j’en aurai une compréhension beaucoup plus précise, mais je garde un souvenir inoubliable de ce premier vendredi saint à Zagorsk avec ce mélange d’impressions sonores et lumineuses.


Nous reprenons la route. Je ne me rappelle pas ce que nous avons fait au retour à Moscou. Avons-nous somnolé dans un coin ? En tout cas, Kolia, dont l’énergie est inépuisable, prend les choses en main. L’une des grandes affaires à Pâques est la préparation de la paskha , un gâteau fait de fromage blanc, de crème fraîche et de beurre. On se passe des recettes. Il y a deux écoles, ceux qui la font cuire et les autres. L’une des difficultés est que cette masse doit être dressée en pyramide et, pour cela, elle doit être bien égouttée. On la met dans un linge suspendu pendant des heures au-dessus de l’évier. Seulement voilà, Babouchka n’avait pas dû s’y prendre suffisamment à l’avance et la paskha était encore trop humide. Qu’à cela ne tienne, Kolia, avec la complicité du neveu, décida d’employer les grands moyens et d’appliquer les lois de la force centrifuge : essorer la paskha dans la machine à laver toute neuve ! Je me souviens de l’opération, mais pas du résultat !


Mon amie française alla retrouver d’autres amis à Moscou, moi, je restai. Le soir, Kolia m’emmena avec Anne à la vigile pascale. C’était une église sur une colline. Impossible d’entrer. Tout autour, des jeunes étaient agglutinés, éméchés et braillards, rameutés par le Komsomol, l’organisation des Jeunesses communistes, pour saboter l’office, comme chaque année. Ils crient des moqueries, allument leur transistor. Un type a fait mine d’éteindre sa cigarette sur mon blouson dans mon dos. Cette atmosphère a été parfaitement décrite dans un petit récit de Soljénitsyne « La procession pascale ». C’était glauque et poisseux. Nous avons rebroussé chemin.


Nous sommes rentrés, nous nous sommes mis à table, Kolia a entonné la prière «Que Dieu ressuscite et disperse ses ennemis », ce qui était de circonstance après l’épisode dont nous sortions, nous avons chanté le tropaire de Pâques « Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, il a donné la vie ». Et nous avons goûté le gâteau de Pâques rescapé de la machine à laver !


Telle fut ma première Pâque orthodoxe. Elle fut suivie de beaucoup d’autres, mais celle-là, tissée de souvenirs mêlés, de toutes sortes, fut, pour moi, fondatrice.

Yves Hamant. Photographies prises à Zagorsk par le photographe suisse Hans Gerber en 1966. Elles correspondent exactement à mes souvenirs. Sinon que l'office a dû être photographié en été. Professeur émérite d’études slaves à l’université Paris-Ouest-Nanterre, agrégé de Russe, docteur en sciences politiques, Yves Hamant fut aussi le premier traducteur de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne.

Yves Hamant, auteur de ce billet, ici au Centre culturel Alexandre Soljenitsyne tenant un exemplaire de l'Archipel du Goulag dont il fut le premier traducteur.


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