Des rives de la Volga aux rivages de la mer Jaune

Véronique Jobert a traduit les souvenirs exceptionnels de sa tante, qui, après avoir survécu au massacre de sa famille par les bolchéviks, narre ici sa fuite de la famine qui touche la Russie en 1921, un périple qui les mènera des rives de la Volga jusqu'aux rivages de la Mer Jaune.

Les rives de la Volga, en 1910, par Sergueï Prokudin-Gorskii.
Les rives de la Volga, en 1910, par Sergueï Prokudin-Gorskii.

Ekaterina Dmitrievna Ilyina, ma grand-mère, après avoir passé 18 ans en émigration à Harbin, s’installa à Shanghaï en 1938. En 1954 elle quitta la Chine pour Moscou, où vivait sa fille Natalia, rapatriée en URSS à la fin de 1947. Ekaterina Dmitrievna avait toute sa vie gardé les innombrables lettres écrites par sa mère de Leningrad, ainsi que ses propres archives. Elle rapporta tous ces documents précieux en URSS. A la mort de ma tante Natalia Ilyina qui était devenue écrivain, j’héritai de toutes ces archives familiales. J’ai déjà publié en Russie de nombreuses lettres d’Olga Alexandrovna Voeïkova, mon arrière-grand-mère. Cette dernière avait correspondu avec sa famille émigrée en Chine à partir de 1920.

Harbin, 1925. Olga Alexandrovna Voeïkova, Alek, Moussia, Alexandre Dmitrievitch Voeïkov
Harbin, 1925. Olga Alexandrovna Voeïkova, Alek, Moussia, Alexandre Dmitrievitch Voeïkov

J’ai retrouvé tout récemment un document resté inédit, écrit par sa petite fille Moussia, fille naturelle de son fils aîné Alexandre Dmitrievitch Voeïkov, émigré en Chine. Moussia était née en 1914 à Syzrane, sur les bords de la Volga. Elle avait échappé au massacre dont furent victimes en juin 1918 sa tante et sa grande-tante Mertvago dans leur propriété familiale et fut recueillie par sa grand-mère Olga Alexandrovna, qui avait elle-même trouvé refuge auprès d’une parente à Samara. Dans le récit poignant qui suit, elle raconte ses premiers souvenirs, remontant à cette époque. Or en 1921 sévit en Russie une terrible famine qui fit plus de cinq millions de morts. C’était il y a 100 ans. Elle est évoquée par Moussia.

Harbin. vers 1930. Moussia et Natalia Ilyina.
Harbin. vers 1930. Moussia et Natalia Ilyina.

En 1924 Moussia partit, accompagnée par sa grand-mère et son demi-frère Alek, rejoindre son père en Mandchourie. Comme sa mère, morte très jeune, Moussia souffrait de la tuberculose et en mourut en 1934, à l’âge de 20 ans. Elle a dû écrire ce récit en Chine, après son mariage en 1930 à Tsingtao. Elle parle dans ces pages de ses premières émotions de petite fille grandissant à la campagne, non loin de Syzrane. Elle évoque tous ceux qui l’entourèrent dans son enfance. Ce sont, notamment, sa tante Maria Dmitrievna Denissova, la fille cadette d’Olga Alexandrovna, avec son mari Vassili Denissov, et son cousin germain Ioura. Sa description des mœurs et coutumes de la paysanne pieuse Davydovna qui est la mère de Vassili, des fêtes religieuses ayant encore cours est un témoignage précieux et très émouvant.

Cette publication se veut un hommage à la mémoire de tous les membres de ma famille ayant traversé ces dures épreuves. Mention spéciale doit être faite de celle que Moussia appelle tante Nadia, la mère d’Alek. En juillet 2020 une plaque fut apposée à Saint-Petersbourg à leur « dernière adresse ». On peut y lire qu’en 1935 Nadejda Alexandrovna Bachmakova fut exilée à Astrakhan, à l’âge de 49 ans, comme « élément socialement dangereux », puis arrêtée à l’automne 1937 et fusillée le 17 janvier 1938 à Stalingrad.


Véronique Jobert

Paris, Juin 2021

Les souvenirs de Moussia


"Je ne me souviens pas de ma mère. Elle est morte à dix-neuf ans. Je ne connais pas non plus sa famille. Mon père m’a confiée, pour mon éducation, à sa cousine germaine, tante Katia Mertvago. C’était une propriétaire terrienne très riche et elle vivait dans sa propriété de Repiovka, dans le gouvernement de Simbirsk, avec sa mère Alexandra Alexandrovna Mertvago.


Je ne me souviens plus ni de l’une ni de l’autre, seules quelques images sont restées gravées dans ma mémoire. Une grande salle à manger, une armoire contenant des bonbons, le visage de tante Katia qui m’en donnait après le repas. Ma petite chambre avec une lampe à l’abat-jour vert, des signes de croix et des baisers quand je me couchais.


Je me rappelle un matin clair et ensoleillé. Tante Katia était revenue de quelque part avec des petits pains chauds et moelleux. J’étais assise sur le seuil avec ma nounou Raïssa, qui avait treize ans, et me chauffais au soleil.


Ensuite, il y avait eu des coups de feu, du feu, et ensuite, ensuite,… quelque chose de confus. Cinq années plus tard, on m’avait raconté que cette impression confuse, c’était la mort des Mertvago et d’un général qui habitait chez nous à l’époque, abattu d’un coup de fusil.


Par les récits de ma grand-mère, je sais que mon père était venu me chercher au village et m’avait emmenée, vêtue seulement d’une chemise, à Samara, où habitait toute notre famille. Nous habitions chez une propriétaire terrienne très riche, Varvara Vadimovna. Il lui restait des provisions des années précédentes et elle ne souffrait pas du tout de la faim. Nous, par contre, avons dû supporter à Samara une famine terrible, mais dans l’ensemble les souvenirs que je garde de Samara ne sont pas mauvais. Des rues sales, des Chinoises aux petits pieds portant des chaussons multicolores. La Volga avec ses bateaux et ses péniches, le jardin d’enfants avec ses cubes et ses chansons bolcheviques, les petites vieilles qui habitaient chez Varvara Vadimovna. Elles m’aimaient toutes beaucoup, l’une d’entre elles, je ne me souviens plus de son nom, me donnait à manger de vieux bonbons confits dans leur sucre, et m’apprenait à faire des cocottes en papier. Ou bien encore, à la tombée de la nuit, elle me prenait sur ses genoux et me parlait de l’enfer et du paradis, de Dieu et des anges, me racontait que Dieu avait créé le monde et puni les hommes. Et moi, le souffle court, la bouche ouverte, je buvais avidement ses paroles. J’avais alors six ans.


Puis nous sommes partis dans une maison de campagne à Jouravliovka. Je me rappelle l’orangerie, avec ses pêches sucrées, l’herbe haute avec de petites roses multicolores. À vrai dire, je n’ai pas de souvenirs très précis de Jouravliovka.


Lorsque nous sommes revenus à Samara, la famine faisait rage. J’allais souvent au marché avec Grand-mère. Je me rappelle de grosses bonnes femmes, sales, qui soulevaient le bas de leurs jupes et disaient : « Et c’est quoi ça, ma mie, tu vends des pommes de terre pour 1000 roubles, t’as pas honte ? » Alors une autre commère, montrant son poing, disait : « Attends donc, attends donc, bientôt que ça coûtera 3000 ». Et effectivement, les prix grimpaient à une allure vertigineuse. Voir un quignon de pain relevait du miracle. Je me rappelle que Grand-mère rapportait à la maison des bouts de pain et les mettait dans l’armoire, et moi je les volais, ne laissant à personne la moindre miette. Alors on se mit à cacher pour de bon le pain, mais moi, je le trouvais. Alors o