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CENTRE CULTUREL ALEXANDRE SOLJENITSYNE
EXPOSITIONS

Dernier regards

Le communisme
par balles

25 portraits de condamnés à mort
peints par Madeleine Melot

Affiche Condamnés A3 (1)-min.jpg

Du 2 Juin au 3 Octobre 2021
Du Mardi au Samedi, de 10h à 18h30
11 rue de la montagne Sainte-Geneviève 75005 Paris

CENTRE CULTUREL
ALEXANDRE SOLJENITSYNE
EXPOSITIONS

Ecce Homo

 

"Voici vingt-cinq visages rescapés des balles de Staline. Il y a là des hommes et des femmes, des gens incultes et des professeurs d'université. des jeunes et des vieux, des communistes engages, des juifs et des prêtres orthodoxes. Ils sont russes, polonais, allemand, letton, arménien ...

Photographiés, ils ont tous été exécutés quelques heures ou quelques jours après le verdict. À partir de là, grâce au travail, au talent et à la ferveur d'une artiste, Madeleine Melot, voici vingt-cinq percées d'invisible dans le visible, vingt-cinq signatures d'irréductible présence. Voici l'Acisum qui récuse toute objectivation, toute réduction utilitariste ou naturaliste.
Ecce homo. 


Les systèmes totalitaires ont voulu effacer les visages. Faire taire le « Tu ne tueras pas » que chacun d'eux, exposé sans défense, proclame silencieusement par son seul regard. Ici cesse le « pouvoir de pouvoir ». Ici commence l'insaisissable, l'inconditionné. L'éthique. Seule la mort peut tenter d'éteindre un regard. Si on veut l'éteindre, il faudra donc tuer. L'homme violent sait faire.
Ecce homo. 


Mais peut-on tuer un regard ? Nier l'unique de la personne en la réduisant à un matricule ? Au moment même où le stalinisme s'y employait avec le plus d'acharnement, il prenait en photo ses victimes et enregistrait soigneusement leur identité. Ainsi restait une double trace, celle du crime commis, fixé dans cette comptabilité monstrueuse, ineffaçable, et celle, plus ineffaçable encore, de la victoire du visage sur la violence qui le niait. On ne tue pas un regard.

Ecce homo. 

Madeleine Melot a choisi ces visages par simple connivence intuitive, en écho et en hommage à cet mn qui a vécu le Goulag, Jacques Rossi. Et voici que leur diversité dénonce, mieux que des discours, l'absolu arbitraire de la violence stalinienne, sa radicalisé nihiliste : elle ne s'attaquait pas à un statut social, une nationalité, une foi. Elle s'attaquait à l'homme nu, quelles que fussent ses appartenances et ses convictions.
Ecce homo. 

Quand le mensonge porte sur l'être même de l'homme, quand la violence s'en prend aux âmes, il ne suffit pas de vaincre par la force. Il faut vaincre par la beauté. À la litote meurtrière qui réduit l'homme à sa nudité, Madeleine Melot oppose la litote artistique qui ramène l'homme à son visage, et le visage à un jeu de gris, de noir et de blanc. Et chacun de ces visages est beau.
Ecce homo. 

Beau, le visage d'Ivan Alekseiêvitch, ce jeune de l8 ans sans culture, sans parti politique, sans travail, sans domicile, si bien que ne reste de lui sur la toile que sa seule humanité. Beau, le visage de Vladimir, ce prêtre orthodoxe dont le regard semble en-visager l'âme engloutie de ses bourreaux jusqu'à la leur restituer. Beau, le visage de Guilda, cette communiste dont les traits ne reflètent ni la colère ni la vengeance, mais seulement une infinie, une douloureuse surprise.
Ecce homo. 

Cette beauté que le pinceau de l'artiste a su apprivoiser coïncide avec la vérité, et c'est pourquoi elle dissout le mensonge en sa racine. Comme l'écrivait Soljenitsyne, quand le soupçon, la propagande et la peur ont tari l'élan vers la vérité, demeure encore la beauté, comme une attestation irrécusable de la force invaincue de l'âme humaine.
Ecce homo. 

Ces 25 tableaux en sont la preuve. À nous d'en accueillir l'épreuve."

 

Marguerite Léna,
Communauté Saint-François Xavier
 

A l'époque effrayante de Iéjov, pendant dix-sept mois, j'ai pris place au sein des files d'attente devant les prisons de Leningrad, ces queues faites par les familles des prisonniers.

Un jour, quelqu'un me reconnut. Alors, derrière moi, une femme aux lèvres bleuies par le froid, qui, bien sûr, de sa vie n'avait jamais entendu mon nom, se secoua de son engourdissement, ce demi-sommeil que nous partagions, et me demanda tout bas à l'oreille — là-bas, tout le monde chuchotait : 


- Et "ça", vous pouvez le décrire ?

- Ça je le peux. 


Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, autrefois, avait été son visage. 


Anna Akhmatova 

Les greffiers de la mort, par Thierry Wolton

 

Les dirigeants communistes ont cru œuvrer au bien être de leur peuple, pour le bonheur de l'humanité méme. Accordons-leur. Ils étaient convaincus que leur politique s'inscrivait dans une démarche définitive qui devait conduire le monde vers un même et unique but, propre à réconcilier tous les hommes au nom de l'égalité. Admettons-le. Ils étaient persuadés d'être sur la seule voie capable d'aboutir à l'avènement d'une société sans classe et sans État. Convenons-en. Ces croyances les ont fait agir en toute bonne conscience, sans même songer à se cacher puisqu'il en allait de l'avenir souhaité par tous. 


Pareil état d'esprit permet de comprendre pourquoi la guerre civile permanente que ces régimes n'ont cessé de mener contre leur propre peuple — un phénomène unique dans l'Histoire — fut annoncée haut et fort sans état d'âme avant d'être mise en pratique sans remord. Il suffit de relire les proclamations officielles, de se reporter à la propagande du moment où l'élimination de tous les ennemis de classe était revendiquée, de constater que l'extermination des bannis fut soigneusement planifiée, pour ne pas oublier que des dizaines de millions d'êtres humains ont été sacrifiés avec alacrité et sans honte en ce XXe siècle communiste. Le philosophe Alexandre Koyré a parlé ce propos d'une • conspiration au grand jour.. Depuis, aucun responsable communiste n'a d'ailleurs songé à demander pardon pour les crimes perpétrés, preuve qu'ils n'ont jamais cessé de penser avoir agi pour le bien commun. 

De leur côté, les bourreaux ont commis leurs forfaits avec fierté, allant jusqu'à en garder des traces pour l'édification des peuples, pour que le sort de leurs victimes serve d'exemple et incite la masse à obéir. À conserver pour l'éternité ,f peut-on lire sur des dossiers de la police politique soviétique désormais archivés. L'impunité que les tortionnaires se sont octroyés au moins l'avantage de nous permettre aujourd'hui d'avoir une idée du calvaire subi par les suppliciés du système. D'une partie de ce matériau laissé par ces greffiers de la mort, le photographe et journaliste polonais Tomasz Kizny, a réuni une série de clichés, pris par les bourreaux, de ces pauvres hères exterminés en pleine Grande Terreur. Juste quelques visages d'hommes et de femmes parmi les 700.000 exécutés de 1937-38, bilan auquel il convient d'ajouter les centaines de milliers de déportés vers les régions hostiles de l'URSS. 


Du livre de Kizny, paru aux éditions Noir sur Blanc en 2013, la peintre Madeleine Melot a extrait à son tour quelques portraits pour en faire des tableaux non pas artistiques, mais réalistes. Ce travail, que l'on peut désormais admirer, donne aux froides photos de police une dimension nouvelle sur le sort funeste qu'ont connu ces victimes de tous àges, de toutes conditions. Madeleine Melot n'a pas cherché à interpréter mais à reproduire aussi fidèlement que possible ces visages saisis d'effroi. Sa touche d'artiste est porteuse d'humanité, ce dont justement cet univers fait dépourvu. 


Regardez ces tableaux, scrutez ces portraits, fixez leur regard et tout à coup vous aurez l'impression qu'ils vous crient, vous hurlent le désespoir, l'incompréhension, la fatalité éprouvés par ces sacrifiés pris dans les rets d'une politique meurtrière, dont ils ne pouvaient comprendre ni la raison, ni l'intérêt sinon qu'ils allaient y perdre leur vie. Existe-t-il plus cruel destin que celui provoqué par l'arbitraire ? Ce n'est pas tant la performance de l'artiste qui force l'admiration, qui mérite d'être saluée, mais sa démarche. Comment ne pas lui être reconnaissant d'avoir de son propre chef décidé de témoigner sur ces crimes, avec ses moyens, à sa façon ? Par la grâce de son talent, ces hommes et ces femmes reprennent vie, on les entend. Ces voix enfouies sous les décombres du communisme nous parviennent de nouveau c'est la part d'éternité que ces martyrs ont gagné. Merci à elle, merci pour les Victimes, les seules à mériter que l'on garde en mémoire ce passé. 

Thierry Wolton
Essayiste et historien, auteur, entre autres, d'une Histoire Mondiale du Communisme en trois volumes chez Grasset.