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  • Yves Hamant

Les secrets de la maison Igoumnov. Episode 3 : Collectivisme du sang

La maison Igoumnov, aujourd’hui résidence de l’ambassadeur de France à Moscou, est grande. A l’arrière de l’hôtel particulier donnant sur la rue s’ouvre une cour bordée de deux bâtiments d’un étage en « L », qui devaient abriter les communs. Aussi, en 1926, l’institut du cerveau put-il recevoir le voisinage d’un autre institut, celui de transfusion sanguine dirigé par Bogdanov.

Alexandre Bogdanov (né en 1873, de son vrai nom Malinovski) n’était pas un personnage ordinaire : révolutionnaire, philosophe, économiste, écrivain, médecin. L’action révolutionnaire lui a valu la prison et l’exil. Il a entretenu des relations complexes avec Lénine, dont il a été très proche un moment et qu’il a notamment côtoyé en exil en Italie à Capri, avec Gorki, mais ses interprétations du marxisme ont suscité de vives critiques et même des colères du leader des bolchéviks.


Son nom est associé au développement d’une science de l’organisation, la « tectologie », selon laquelle les mêmes lois s’exerçaient à tous les niveaux de la réalité dans une interaction dynamique entre l’homme et la nature.


Il a par ailleurs appartenu au courant des révolutionnaires « constructeurs de Dieu ». Ceux-ci aspiraient à créer une religion sans transcendance. Il s’agissait de rassembler en une force collective les énergies psychiques telles qu’elles étaient mobilisées par la croyance en Dieu, mais sans Dieu. On comptait parmi eux Lounatcharski, commissaire du peuple à l’instruction dans le gouvernement bolchévique, et Maxime Gorki en a offert un exemple célèbre dans son roman « La vie de Klim Samguine » : une jeune fille paralysée amenée devant la porte d’un couvent est guérie par la volonté de la foule. Ce courant était évidemment jugé ridicule et nuisible par Lénine.


Bogdanov est enfin connu comme théoricien de la culture prolétarienne et promoteur du « Proletkult » en tant qu’organisation autonome qui devait être à la culture ce que les syndicats devaient être à l’économie et le parti à la politique. Evidemment, un tel schéma était impensable pour Lénine, c’était le Parti qui devait tout diriger. Aussi le Proletkult fut-il supprimé et Bogdanov exclu des instances du Parti. Il se consacra dès lors à la science, ce qui ne lui évita pas d’être arrêté pour quelques semaines par le GPU (l’un des noms de la police politique) en 1923.


Bogdanov est aussi l’auteur de deux romans de science-fiction dont l’action se situe sur la planète Mars. Celle-ci est plus vieille que la Terre, aussi la civilisation y est-elle beaucoup plus avancée sur le plan technique, mais aussi social : le communisme y règne. Les Martiens envisagent de l’implanter sur la Terre, non sans que l’un d’eux ne craigne qu’il n’y soit déformé par le militarisme, le patriotisme et le nationalisme. Tel est le thème de « L’Etoile rouge » (1908). Le roman suivant « L’ingénieur Menni » (1912) revient sur la genèse de cette civilisation lors de la construction de grands canaux. Sous forme romanesque, l’auteur y expose ses idées sur la tectologie.


L’une des originalités de la civilisation de la planète rouge tient à ce que, pour un accroissement de la longévité, on y pratiquait « l’échange de la vie entre camarades, sur le plan non seulement idéologique, mais aussi physiologique ». Durant un séjour en Suisse, Bogdanov avait entendu Rudolf Steiner (qui sera à l’origine de la médecine anthroposophique) parler au cours d’une conférence des propriétés du sang. Bogdanov en vint ainsi à l’idée que le sang d’un individu en pleine santé pouvait régénérer un individu malade. Les transfusions sanguines pourraient rétablir la santé du peuple, épuisé par des siècles d’exploitation, par les guerres, par la révolution. Elles étaient aussi de nature à transmettre la conscience d’un individu à un autre, disons, pour simplifier, d’un prolétaire à un bourgeois. Ainsi, appliquées à grande échelle, elles permettraient de parvenir à l’unité idéologique de toute l’humanité.


Ecarté de la vie politique, Bogdanov commença en 1923 par des expériences sur lui-même. Des membres de l’élite du Parti se montrèrent intéressés : la sœur de Lénine elle-même, ainsi qu’un personnage influent de la diplomatie soviétique, Léonide Krassine – qui, à la mort de Lénine, s’est prononcé sans succès pour la congélation du leader bolchévique. Staline ne fut pas indifférent et, en 1926, Bogdanov obtint le feu vert pour la création de l’Institut de transfusion sanguine.


Il procéda notamment à un échange de sang entre lui et son fils, qui tombait souvent malade. Ce dernier s’en trouva bien et vécut jusqu’à l’âge de 87 ans. En 1928, un groupe d’étudiants de l’université de Moscou acceptèrent de jouer le rôle de cobayes, mais l’université refusa. Bogdanov proposa alors un échange de sang à un autre étudiant, un certain Koldomassov, atteint par une tuberculose dormante et ayant souffert de la malaria. Trois heures plus tard, Bogdanov éprouva un grave malaise et mourut 15 jours après, tout en notant scrupuleusement jusqu’au bout tous ses symptômes. Boukharine représenta le Parti à son enterrement, l’urne contenant ses cendres fut déposée au cimetière de Novodiévitchi et son cerveau alla rejoindre celui de Lénine dans l’institut d’à-côté. L’institut qu’il avait créé reçut le nom d’Institut d’Etat Bogdanov de transfusion sanguine. Après sa mort, les tentatives de régénération de l’humanité par échange de sang furent bientôt abandonnées, mais les travaux de l’institut permirent aux chercheurs soviétiques de progresser dans la pratique de la transfusion sanguine et l’étude de ses effets.


La mort de Bogdanov est l’objet de supputations. Aurait-il procédé à cette transfusion pour mettre fin à ses jours ? Aurait-il été éliminé, comme Frounze, un autre révolutionnaire, officiellement mort des suites d'une opération en 1925? Une collaboratrice de Bogdanov se serait livrée à une manipulation mortelle ou l’aurait empoisonné. Il est plus vraisemblable que les connaissances sur la compatibilité sanguine étaient alors insuffisantes. Quant à l’étudiant, il se rétablit.


Voilà encore une histoire à ne pas raconter lors des cocktails à l’ambassade de France à Moscou, ce qui risquerait de plomber l’atmosphère. Je dois avouer que c’est en écrivant ce billet que j’ai découvert tous ces détails. La vie de Bogdanov mériterait d’ailleurs toute une monographie.


Yves Hamant, le 4 Décembre.


Sources :

https://news.tut.by/society/508867.html

Pour lire ses romans en ligne :

https://ruslit.traumlibrary.net/book/bogdanov-krasnaya-zvezda/bogdanov-krasnaya-zvezda.html

https://www.litmir.me/br/?b=46105&p=1

A propos des deux romans, voir en français : Leonid Heller, Michel Niqueux, Histoire de l’utopie en Russie, PUF, 1995.

Sur Bogdanov et la transfusion sanguine (en français) :

https://www.persee.fr/doc/dreso_0769-3362_1994_num_28_1_1293

Sur la biographie de son fils : https://gptu-navsegda.livejournal.com/75435.html

Sur l’intérêt des Bolcheviks pour l’occultisme et l’ésotérisme (en français):

https://books.openedition.org/pul/10857?lang=fr

Il existe sur Bogdanov une bibliographie significative en anglais.

Professeur émérite d’études slaves à l’université Paris-Ouest-Nanterre, agrégé de Russe, docteur en sciences politiques, Yves Hamant fut aussi le premier traducteur de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne.

Yves Hamant, auteur de ce billet, ici au Centre culturel Alexandre Soljenitsyne tenant un exemplaire de l'Archipel du Goulag dont il fut le premier traducteur.

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