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Découverte de la Russie par une petite étudiante de la Sorbonne

In memoriam

Pour Nicolas Kichilov

Photos prises par Nicolas Kichilov

En 1962, la Russie (ou plutôt l’Union Soviétique) ne se laisse pas décrypter facilement …

Nous arrivions dans un pays qui sortait à peine d’une des pires dictatures des temps modernes. Néanmoins c’était la fin de Staline et le pays entrait dans une période de « dégel » : Khrouchtchev avait dénoncé les crimes de Staline (lors du XXème Congrès du PC), mais le stalinisme n’était pas mort !

Le peuple russe avait encore devant lui à traverser cet immense champ de Goulag… dont furent victimes les intellectuels, les artistes, les gens d’Église, et n’importe quel individu, sans même savoir pourquoi…

Toutefois ce « dégel » apportait une certaine amélioration dans les contacts avec l’étranger. C’était le début, notamment, des premiers échanges de chercheurs, d’étudiants stagiaires : les balbutiements de ce qui deviendra un jour la coopération de l’URSS avec les pays Occidentaux.

Les premiers stagiaires, les enseignants et les chercheurs étaient des vrais pionniers : ils réussirent, dans le cadre universitaire, d’abord, à nouer des liens avec leurs homologues russes. A la fin de leur stage, de retour en France, ne voulant pas abandonner leurs nouveaux amis, ils les confiaient, pour ainsi dire, aux générations suivantes d’étudiants qui débarquaient à leur tour en Union Soviétique.

C’est ainsi que munis de la recommandation de nos aînés nous fûmes introduits en toute confiance dans les milieux les plus variés et pouvions côtoyer écrivains, historiens, peintres et autres artistes…


Personnellement je suis redevable de ma découverte de la Russie à Anne, Anne Carrive, qui deviendra l’épouse de Nicolas Kichilov, Kolia pour les proches. Nous nous retrouvions avec Anne à Paris, dans l’appartement de ses parents au 166 boulevard Montparnasse.

Je la laisserai conter son histoire. Mais connaissant sa modestie, je suis sûre qu’elle ne vous confiera pas un certain détail : elle avait été une des plus jeunes candidates à l’agrégation de russe, brillamment reçue première !

Grâce à nos professeurs de Sorbonne, Anne, qui effectua avant moi un stage à Moscou, avait été introduite dans un cercle d’amis qui allait la conduire au cœur de la « vraie Russie » que nous cherchions tant à connaître et que nous aimions déjà.

Étudiantes à la Sorbonne, nous avions été formées par des maîtres, souvent issus de la première émigration rescapée de la révolution bolchévique. Ils furent bientôt secondés par d’éminents linguistes, la plupart issus d’une discipline autre que le russe : des hellénistes, romanistes, germanistes…, venus à l’étude du russe par le biais de leur formation classique. Ils nous livraient des connaissances livresques et philologiques. Ce point n’est pas négligeable pour comprendre que nous étions initiés à la connaissance non seulement d’une belle langue classique, mais que nous allions aborder aussi l’étude des textes anciens en vieux russe, et remonter jusqu’aux ouvrages rédigés en slavon, ce vecteur de la littérature religieuse orthodoxe.

L’étude de la langue étant indissociable de la culture qu’elle véhicule, voilà que nous entrions de plein pied dans l’histoire de l’art, qui plus est, de l’art ancien, à travers son expression dans l’Art sacré.

Et c’était là, ce qui représentait en fait pour nous la « vraie Russie », que nous souhaitions voir sous l’écorce du communisme.

Le hasard fit que je devais rencontrer, toujours grâce aux relations d’un professeur de Sorbonne, un certain Vil…, ami proche de Kolia. Je crois que je n’avais même pas son nom de famille au départ… mais seulement un numéro de téléphone que je devais appeler d’une cabine téléphonique. Tout devait rester secret, par prudence, puisque que le KGB veillait à tout et sur tout…

Vil, apprenant qu’il aurait la visite d’une étudiante fraîchement arrivée de Paris, qui connaissait Anne Carrive, invita Kolia à se joindre à nous.

Je dois dire d’emblée que Kolia, était immergé dans cet univers culturel de l’Ancienne Russie : il était lui-même restaurateur d’icônes, spécialiste de l’architecture en bois. Travaillant dans les ateliers de restauration de la Galerie Trétiakov à Moscou, il lui fut confié de diriger des expéditions pour la sauvegarde notamment du patrimoine religieux. C’est d’une de ces fameuses expéditions dans le Nord de la Russie qu’il rapporta un chef d’œuvre de l’iconographie du 17ème siècle : l’icône de la Sainte Face dont on lui confia, alors, la toute première restauration qui a permis de la sauver, et que l’on peut contempler aujourd’hui à la Trétiakov.


Bien qu’il fût tourné vers ce passé de la Russie, Kolia restait, non sans un certain humour, ouvert à une forme de modernité sinon idéologique, du moins technologique ! Il appréciait les inventions qui amélioraient la vie quotidienne (un ustensile de cuisine ou tout article qui était d’ailleurs en déficit à l’époque en URSS).

Kolia était d’une grande hospitalité et leur foyer était toujours ouvert aux amis. Le cercle de leurs proches comprenait des personnalités religieuses, que l’on n’aurait pu rencontrer nulle part ailleurs, en privé, compte tenu de la surveillance extrême qui pesait sur les membres du clergé : ce fut le cas en particulier du Père Dimitri Doudko, qui maria clandestinement Anne et Kolia, et qui baptisa leurs trois enfants, Hélène, Paul et Lise.

Je pense que Kolia et Anne seraient d’accord pour dire avec moi que l’âme de cette hospitalité, dans leur famille, était Babouchka : Elisaveta Vassilievna.

Elle était notre Babouchka à tous… que les enfants Hélène, Paul et Lise voulaient bien implicitement partager avec nous tous, la génération des aînés : et cette tradition se perpétra une fois la famille installée à Bourg la Reine.


Si la convivialité est une qualité primordiale chez les Russes, on peut dire que Kolia incarnait parfaitement cette « sociabilité ». J’emploie à dessein ce terme, car les rencontres amicales autour de Kolia n’avaient rien de mièvre et étaient souvent une occasion d’aborder avec âpreté de sujets brûlants sur l’actualité ou d’évoquer les questions qui s’enracinaient dans l’histoire présente et passé de la Russie.

Kolia aimait en particulier débattre avec ses amis des idées qu’il ne partageait pas nécessairement !! Ces débats nous rappelaient en quelque sorte ce moment où s’affrontait dans la Russie du XIXème siècle deux courants historiques : les Slavophiles et les Occidentalistes !

Je me souviens toujours de cette première rencontre avec Kolia qui, ce jour-là, se livrait à un exercice où il excellait : la joute oratoire…

Mais on peut imaginer derrière le ton véhément quelle souffrance réelle recelaient certaines discussions. Pour survivre en URSS, seule une certaine dérision permettait de se protéger d’un quotidien qui minait les êtres au plus profond d’eux-mêmes.

Malgré leurs divergences d’appréciation sur les sujets culturels, voire politiques, l’amitié de Vil et Kolia et leur confiance mutuelle sont toujours restées intactes.

Autant Kolia était tourné vers la Russie séculaire, autant Vil se sentait proche d’une pensée « moderniste ». Il était friand de tout ce qui venait d’Occident, de l’art avant-gardiste. En fait, Vil était un spécialiste de l’art africain, et plus généralement consacrait ses travaux de recherche aux arts premiers, tout en se passionnant pour à l’art non figuratif, le constructivisme, et pour tous les modes d’expression qui échappaient aux règles imposées par l’idéologie marxiste.

En fait, d’une certaine façon, c’est peut-être en partie ce qui soudait l’amitié entre Vil et Kolia : ils étaient tous deux, chacun à leur façon, non-conformistes au regard des canons de la « culture soviétique ».

Un autre détail, non négligeable, bien qu’anecdotique, les unissait solidement : leur amour de la moto ! Kolia, avait pu un jour faire l’acquisition d’une moto d’occasion - au sens vraiment étymologique du terme – à savoir d’un engin un peu déglingué mais qui roulait. Un soir, où je rentrais de chez eux à l’Université, Kolia me proposa de me raccompagner : il choisit un itinéraire commode, le « grand périphérique extérieur », où l’on circulait bien, mais vous pouvez imaginer le temps qu’il nous fallut pour parcourir ces quelques dizaines de kilomètres sur cette monture un peu poussive !

Quelque temps plus tard Vil avait pu lui aussi s’offrir une moto noire, d’allure plus solide…


Kolia, d’un tempérament plus impulsif suivait sa propre inspiration, sa nature profonde : on sentait en lui une inaliénable liberté intérieure.

Ce qui explique sans doute qu’il ait eu des amis dans des milieux très divers, et qu’il leur soit resté fidèle dans les circonstances les plus difficiles comme ce fut le cas avec André Siniavski et Iouli Daniel.

Il n’avait pas peur de prendre des risques en continuant à les fréquenter au moment où ces écrivains furent arrêtés, tout simplement parce qu’ils étaient considérés comme des « dissidents » ! Leur crime ? Ils faisaient circuler leurs écrits, qui étaient la plupart du temps de nature littéraire, comme de la poésie, des nouvelles ou des articles sur l’art, sous la forme de samizdat (une reproduction dactylographiée et dupliquée grâce à des feuilles de carbones intermédiaires). Ils les faisaient circuler sous le manteau : c’était la seule manière de partager avec autrui pour des auteurs non reconnus par le régime !


Mais bien vite, ce procédé qui échappait aux censeurs officiels fut considéré comme de la littérature clandestine, et de là il n’y avait qu’un pas à faire pour dénoncer leurs auteurs comme des agitateurs.

En fait, dans les années 60, même si certains citoyens fustigeaient l’idéologie soviétique, ils n’avaient pas encore la possibilité de la dénoncer comme le fera Soljenitsyne 10 ans plus tard.



Il ne s’agissait pas, pour eux, de comploter contre le régime bolchévique. Il me paraissait même anachronique de les qualifier de « contestataires » au sens politique du terme : ils exprimaient plutôt un anticonformisme intellectuel, idéologique.

Ils se réunissaient pour pouvoir simplement s’exprimer sans aucune censure et parfois deviser joyeusement autour du samovar : une manière de se défouler, et d’échapper à la langue de bois officielle et je dois avouer que c’était souvent un feu d’artifice de mots d’esprit.


A cet égard je voudrais rappeler un épisode joyeux où toute cette bonne compagnie d’amis se retrouvait dans une isba que louaient André Siniavski et Iouli Dalniel à la campagne, et qui était située dans un hameau insignifiant, Denkovo, non loin de Moscou ; chaque convive avait apporté des victuailles, la vodka ne faisait pas défaut ; mais le roi de la fête était un immense samovar en cuivre. C’était un cadre « à la russe » comme on pouvait en rêver : la maison en rondins était décorée de peintures populaires russes réalisées par un jeune peintre, un certain Pétrov qu’affectionnait Macha Siniavski pour son talent. Tous ces intellectuels réunis ici avaient pour moi (sans doute ne le savaient-ils pas…) un air plus russe que russe !

Le plus majestueux, par sa stature d’abord et par sa silhouette était Kolia : il m’apparaissait le plus authentiquement russe avec le port de la barbe (il est vrai qu’André Donatovitch Siniavski pouvait sur ce point rivaliser avec Kolia !).

Ce soir-là Kolia était chargé de faire fonctionner le samovar : c’est lui qui devait entretenir les braises en activant sans cesse un soufflet : mais cet ustensile manquait… Kolia résolut le problème en s’emparant d’une grande botte en caoutchouc qu’il cisailla aux extrémités en forme de soufflet et qui, ma foi, fonctionna à merveille !

Kolia aidait André à Macha à l’accueil de leurs hôtes. Ce fut une soirée mémorable hors du temps et de l’espace d’une certaine façon…

Les anecdotes fusaient de tout part. Elles alternaient avec les chansons des bardes des années 60 comme Alexandre Galitch ou Boulat Okoudjava : c’était des enregistrements sur bandes magnétiques, de qualité quasi inaudible ! Et ce soir-là nous entendions cette chanson, codée, sur un certain chat noir à moustache, où chacun reconnaissait, en tremblant, Staline !

Vous pouvez imaginer combien il fallait être profondément soudés par l’amitié pour commettre un tel délit ! et il est évident que l’on ne pouvait s’offrir une telle soirée que dans un coin perdu de la campagne loin des appartements communautaires !


À l’issue du stage à l’université d’État, de Moscou (le MGU) complété par cette extraordinaire expérience vécue dans ce milieu si chaleureux, mon retour en France ne pouvait me paraître que bien fade.

Entre temps s’étaient noués entre nous et nos amis moscovites des liens d’amitié indéfectibles pour le meilleur et pour le pire. En partageant les joies et les misères avec eux, nous nous sentions engagés en quelque sorte à leur rester fidèles, à l’autre bout de l’Europe…


En fait, ce fut l’expérience, et le ressenti, comme je l’ai dit, de plusieurs générations d’étudiants qui se succédèrent en Union Soviétique.

Et ce n’est qu’au milieu des années 60, au moment des arrestations d’une partie de ces intellectuels, suivies de leur expulsion vers l’Occident, que nous devions prendre toute la mesure de ce qu’était réellement le régime soviétique.

Le cynisme de ses dirigeants qui jouèrent à ce jeu cruel du chat et de la souris !

L’histoire de la « dissection » de la Sainte Russie, au lendemain de la Révolution, n’arrivera à son terme qu’au bout de 70 années d’un véritable martyre pour le peuple russe.


Et nos amis russes qui nous étaient les plus proches furent, à plus ou moins long terme, les premières victimes de la perversité du système. Aussi ne doit-on pas s’étonner que pour survivre en URSS, seule une certaine dérision permettait de se protéger d’un quotidien qui minait les êtres au plus profond d’eux-mêmes.

Et pour un certain nombre d’entre eux, ils furent contraints de quitter leur pays : ce fut le cas pour Kolia et sa famille…


Ces quelques mots sont dédiés à la mémoire de Kolia qui vécut au plus profond de son être cette destinée tragique de la Russie.


Anita Davidenkoff

Paris, Décembre 2020


Anita Davidenkoff, Maître de Conférences honoraire à l’Université de Paris-X-Nanterre. Attachée culturelle à l’ambassade de France à Moscou (1986-1987). À son retour à Paris, chargée de mission au Quai d’Orsay pour la coordination des programmes de coopération entre la France et la Russie dans les domaines de la science, de la culture et de l’enseignement (1991).

Auteur d’un récit autobiographique intitulé Histoire d’une expulsion (Mes campagnes de Russie), publié aux Éditions François-Xavier de Guibert (2011).

Elle a publié plusieurs études sur l’histoire de la littérature russe du XVIIIe siècle. Au cours de ces dernières années, elle consacre son travail à la traduction de textes de spiritualité (Alexandre Schmemann, Serge Boulgakov, Ignace Briantchaninov…).


Anita Davidenkoff


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