Le sacrement de la rencontre, de la foi et de la vie

Dans son homélie pascale, le Père Nikolaï Tikhonchouk raconte son expérience au sein d'une unité Covid d'un hôpital parisien, où la naissance prématurée d'une petite fille, malgré la condition de sa mère, lui rappelle un vers du poète russe Ossip Mandelstam ...

Fresque de l'Anastasis (Résurrection du Christ après sa descente aux enfers) à l'église du Saint Sauveur à Chora Kariye, Jami, Istanbul, Turquie
Fresque de l'Anastasis (Résurrection du Christ après sa descente aux enfers) à l'église du Saint Sauveur à Chora Kariye, Jami, Istanbul, Turquie

En ce banal jour de mars nous admîmes une jeune femme au septième mois de grossesse.

- Encore une femme enceinte atteinte du Covid-19, – me dis-je. En un mois c’est la quatrième ! Elle respirait avec difficulté, il fallait l’intuber d’urgence, car la vie du bébé était menacée : dans le sein de la mère, l’enfant ne respire que grâce aux poumons de celle-ci ; si les poumons sont atteints, le manque d’oxygène a un effet immédiat sur la santé et le développement intra-utérin du bébé, et comme sa mère il souffre continuellement. Il fallait donc agir d’urgence pour les sauver tous les deux.

La jeune femme fut maintenue en coma artificiel pendant presque 24 heures. Le lendemain, lorsque je pris à nouveau mon service, j’appris que les médecins avaient décidé de pratiquer une césarienne.

C’était le dernier dimanche du mois – la deuxième semaine du Grand Carême. En week-end il m’est particulièrement difficile de me mettre dans l’ambiance du travail. À 6 heures du matin, les rues sont silencieuses et sombres. Ma famille dort. Plus tard ils se réveilleront et iront ensemble à l’église, mais hélas sans moi cette fois… Je les embrasse dans leur sommeil et, pour ne pas les réveiller, je me glisse vite dehors dans le froid vivifiant du matin.


Je monte sur mon vélo, et je pédale à contrecœur dans la rue en pente. Je roule une dizaine de minutes le long de la rue Saint-Jacques, tout en soliloquant : Mais qu’as-tu donc besoin de tout cela ? Tous les prêtres normaux iront, comme il se doit tranquillement et sans stresser dans leur église : ils prieront, confesseront, prêcheront. Bref, ils feront un vrai travail, leur travail. Et toi, crois-tu qu’ils ne pourraient se passer de toi à l’hôpital ? Bien sûr que si…

D’un pas rapide j’entre dans l’hôpital. À l’entrée je me frictionne les mains avec du gel hydroalcoolique. Passage au vestiaire, encore et encore du gel sur mes mains gercées. Je revêts l’ « armure » qui doit me protéger contre l’omniprésence du virus, puis, tel un astronaute, je « plonge » dans le service Covid+.

Durant quelques minutes je me mets à jour des affaires en cours. Je comprends que pour midi je dois préparer ma patiente pour son opération. La salle d’opération se trouve à quelques mètres. Un dernier checking, tout est prêt.

L’opération est un succès. Je suis au bloc, où sous mes yeux se produit le miracle de la naissance d’un petit être humain. Ce n’est pourtant pas la première fois que je suis au bloc. Mais, étrangement, je m’inquiète pour la jeune maman et son bébé, je comprends sans doute qu’ils ne devraient pas être là, vraiment pas ! Que c’est une sorte de vilaine méprise, une erreur qu’il faut corriger à tout prix…

C’est une minuscule fillette qui est née (elle pesait à peine plus d’un kilo), que mes collègues du service d’accouchement ont immédiatement pris en charge pour la mettre en couveuse et pratiquer une réanimation. La petite fille allait bien, simplement elle n’était pas encore prête pour le merveilleux événement de sa naissance, elle n’avait pas encore sept mois !

La naissance de la fillette a été un petit rayon de joie et d’espoir qui s’est infiltré dans notre triste « royaume » de maladie, de souffrances humaines et de mort. J’avais le sentiment d’assister à l’accomplissement de l’Eucharistie, entouré de mes collègues, où tous, chacun à sa façon, nous servons nos prochains et Dieu (sans même penser à Lui parfois) ; qu’ici même, au sein de cet hôpital ordinaire, parce que nous prenons une part active à la vie de nos malades, nous communions mystérieusement à la naissance du Christ, à Sa mort sur la Croix et à sa Résurrection.

« Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites. » (Mt 25 :40).

Ce soir-là je décidai de rentrer à pied, sans me presser. Je marchais sur le trottoir et de temps à autre je regardais le ciel bleu. Le soir était venu. Les premières étoiles apparaissait dans le ciel. Il y a longtemps, il y plus de deux mille ans, trois compagnons tenaient ainsi leur chemin vers Jérusalem. Ils suivaient une étoile brillante, et ne quittaient pas le Ciel des yeux. Les mages – voyageurs venus de l’Orient – Lui apportaient des présents …


Ce jour-là, je n’étais pas à la liturgie dans mon église, comme il sied à un prêtre ; mais je rentrais chez moi comme si je revenais de célébrer. Je repensai à ces vers d’Ossip Mandelstam que j’aime tant :

« Et l’Eucharistie dure en éternel midi … »

Ce jour-là, j’ai compris d’expérience deux choses importantes : où que nous soyons, quoi que nous fassions, tout dans notre vie peut devenir une célébration spirituelle, parce que chaque chrétien est ce temple, cet autel sur lequel nous apportons sans cesse le sacrifice de louange au Dieu Unique ! Et que l’eau de la vie peut tout simplement se transformer en vin de joie, juste parce qu’Il est là, que notre Maître est à nos côtés, qu’Il est au milieu de nous !


Trois semaines plus tard notre service recevait des cadeaux de notre jeune maman. Par bonheur elle s’était remise assez rapidement et avait pu bientôt rentrer chez elle avec sa fille. Les cadeaux étaient accompagnés d’une lettre, dans laquelle elle remerciait chaleureusement tous les médecins et le personnel médical :

« Je vous suis éternellement reconnaissante pour vos excellents soins, toutes les décisions ont été prises quand il le fallait, avec toujours une grande douceur et beaucoup d’humanité…

Grâce à vous, nous sommes en vie ma petite fille Victoire et moi-même. Je ne suis pas prête de vous oublier, croyez-moi ! »


En vérité, Il est ressuscité !


Prêtre Nikolaï Tikhonchuk (traduit du russe par Elisabeth Toutounov)


« Et l’Eucharistie dure en éternel midi, - Tous les gens communient, jouant et chantant, Et chacun peut y voir que la Divine Coup Ruisselle, débordant d'inépuisable joie. »

Ossip Mandelstam

« И Евхаристия, как вечный полдень, длится – Все причащаются, играют и поют, И на виду у всех божественный сосуд Неисчерпаемым веселием струится. »
 

Le Père Nikolaï Tikhonchuk est prêtre orthodoxe à la paroisse Notre-Dame-Joie-des-Affligés-et-Sainte-Geneviève (située dans le Ve arrondissement de Paris) et soignant dans un hôpital parisien.

Prêtre Nikolaï Tikhonchuk