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  • Yves Hamant

Pâques en URSS

Dans un billet précédent, j’ai raconté ma première Pâque russe en 1968. Puis je suis revenu en URSS avec ma famille en 1974, cette fois à l’ambassade de France, pour quelques années.

Ma femme, Suissesse, également russisante, avait elle-même déjà séjourné auparavant pendant trois ans à Moscou. Elle s’était rendue très souvent à Zagorsk (qui a repris aujourd’hui son ancien nom de Serguiev-Possad) pour se mêler aux pèlerins et pèlerines qui vénéraient la châsse de saint-Serge au chant continu de l’acathiste dans l’église de la Trinité. Elle prenait le train de banlieue, l’« élektritchka », bien que les étrangers ne fussent autorisés à se rendre à Zagorsk que par la route. Elle ne manquait pas la fête de la Saint-Serge le 18 juillet et, à plusieurs reprises, elle avait passé la nuit avec les pèlerines, à la belle étoile dans l’enceinte du monastère, en écoutant leurs récits.


En 1975, donc, ma femme et moi avons tenu à assister ensemble à plusieurs offices de la semaine sainte orthodoxe à Zagorsk. Je souhaitais avant tout y revoir cet office de la nuit du vendredi au samedi saint dont j’avais conservé un souvenir si fort. Je téléphone au patriarcat pour demander à quelle heure avait lieu cet office. On me répond que, non, jamais il n’y a eu un tel office à Zagorsk à cette heure-là. Nous connaissons ce genre de réponse. Si j’avais insisté, je pense qu’on m’aurait dit que je faisais erreur, qu’il n’y avait pas de monastère à Zagorsk ! Ma femme et moi avons donc pris notre voiture, nous avons été arrêtés sur la route par un policier, très courtoisement du reste, et sommes arrivés sans encombre au monastère.


Quand nous sommes entrés dans l'église basse, la « trapeznaia », l'intérieur était plongé dans la pénombre. Nous nous sommes faufilés à travers une « cour des miracles » : beaucoup de pèlerines, assises par terre se reposaient en attendant le début de l’office. Nous avons enjambé les corps pour nous rapprocher de l’iconostase, en contournant une litière faite d’un drap accroché à quatre longs bâtons sur lequel gisait un corps impotent. Des amis ou membres de sa famille portaient ce brancard comme dans la scène du paralytique descendu du toit dans l’Evangile. Plus loin, un adolescent, le visage défiguré par une attaque ou handicapé de naissance, était assis dans une poussette d'enfant qu'on avait aménagée à sa taille. Une vieille « babouchka », dans une sorte de brouette en bois, les jambes pendant à l’extérieur, somnolait et, par moments, son corps pris de tremblement faisait vibrer le chariot que deux hommes âgés retenaient pour qu’il ne se renverse pas. Plusieurs hommes se tenaient debout, appuyés sur ce qui tenait lieu de béquilles, en fait des bâtons vaguement taillés coincés sous les aisselles. Dans la pénombre, on distinguait vaguement des invalides dans des chariots de fortune venus suivre cet office qu’ils aimaient particulièrement, car il évoque les souffrances de la Passion du Christ. La foule augmentait à mesure que le début de la célébration approchait, nos jambes étaient parfois heurtées par des personnes amputées de leurs deux jambes qui se déplaçaient le tronc dans une caisse munie de quatre roulettes, au ras du sol, et tenaient dans chaque main un fer à repasser à braise sur lesquels ils s'appuyaient et poussaient pour avancer et se rapprocher de l'iconostase. Près d'une fenêtre, un homme vêtu d'une « touloupe », un gros manteau noir, planté dans ses bottes de feutre écrues, avec juste le nez émergeant de sa longue barbe grise prolongée par une chevelure touffue, semblait sorti d'un tableau de Répine; par moment, il éternuait si fort que la flamme des cierges brûlant devant une icône vacillait au point de s'éteindre, mais, à chaque fois, elle repartait. Les fidèles alentour en profitaient pour l’imiter et il s’ensuivait un concert de toux, de raclements de gorge et d’éternuements jusqu’à ce que les deux chœurs des moines reprennent le dessus, remplissant l'atmosphère de leurs chants célestes autour de la « plachanitsa », voile représentant le Christ au tombeau. Une prière intense montait de ce peuple venu jusqu’ici en bravant tant de difficultés, debout pendant des heures.


Je ne me rappelle plus où nous avons passé la journée du lendemain en attendant la vigile pascale célébrée dans l’église de la Dormition. Et quand l’heure est venue, nous n’avons pas pu entrer, sommes restés dehors et avons été confrontés au même spectacle de ces jeunes agglutinés à l’extérieur, braillant et allumant leurs transistors. Nous avons dû repartir et sommes rentrés à Moscou.

A cette époque, durant toute la semaine sainte, c’étaient toujours les mêmes scènes, des cinémas projetaient des films antireligieux, la nuit de Pâques la télévision diffusait un programme de variétés exceptionnellement attrayant, dans certaines régions, les enfants étaient obligés de venir spécialement à l’école le dimanche de Pâques. En 1978, l’aménagement du calendrier lié au Premier Mai avait même conduit à faire du dimanche de Pâques un jour non chômé (le 30 avril 1978).


En revanche, les boulangeries faisaient un geste, elles s’étaient mises à vendre des gâteaux de Pâques : des « koulitchs ». En effet, il y a deux gâteaux de Pâques traditionnels en Russie : la « paskha », en forme de pyramide, à base de fromage blanc, et le « koulitch », sorte de brioche cylindrique à pâte levée. Sa préparation est assez longue (quand elle lève, la pâte est très capricieuse !) et les gens étaient heureux de pouvoir en acheter. Seulement, la production était limitée et, étant donné son association à une fête religieuse, il était vendu sous le nom de « cake printanier ». Une année, ma femme fit le tour des boulangeries de notre quartier, mais, à peine entrée, une vendeuse criait « Y en a plus ! » Elle y passa des heures et revint bredouille et nous avons fêté Pâques sans « koulitch ». Une autre année, elle apprit que, du côté de la gare de Kiev, un camion allait apporter un lot de « cakes printaniers ». Les gens se mirent en file et, comme la queue était longue, on fit ce qui se pratiquait parfois en pareil cas, on leur inscrivit dans la main un numéro au stylo bille. Le numéro de ma femme lui promettait une telle attente qu’elle eut le temps de revenir déjeuner à la maison avant son tour. Les cakes printaniers furent vendus directement du camion et ma femme rapporta fièrement deux « koulitchs ». Les boulangeries vendaient d’ailleurs également de la « matsa » pour la Pâque juive, mais on lui avait laissé son nom…


En 1976, ma femme était alitée, nous avons dû renoncer à Zagorsk. J’ai profité de la pause du déjeuner à l’ambassade pour aller assister à l’office de l’exposition de la « plachanitsa » dans l’église Saint-Jean-le-Guerrier, juste en face de l’ambassade : le clergé transporte la « plachanitsa » qui était sur l’autel pour la déposer sur un reposoir au milieu de l’église. L’assistance n’était composée que de babouchkas. Le prêtre a prononcé une homélie émouvante sur les souffrances du Christ et l’a achevée dans les larmes. Et toutes les babouchkas se sont mises à pleurer. Toute l’église pleurait.


Pour l’office de Pâques, je suis allé à la cathédrale à Moscou. Je ne me rappelle pas comment j’ai pu entrer. J’avais peut-être un billet d’invitation. J’étais au fond, dans un brouhaha permanent. Au milieu de l’office, il y a eu un grand bruit, quelque chose qui a dû tomber. La foule s’est déportée comme une grosse vague, puis a repris son équilibre et sa place. A la sortie, je me suis retrouvé avec un jeune, aviné, mais sympathique, et je l’ai raccompagné. J’étais fatigué, je ne me suis pas fait connaître et il n’a pas compris qu’il était reconduit chez lui dans une voiture avec une immatriculation diplomatique. Il était fier d’avoir vu le patriarche pour la première fois de sa vie. Je ne sais qu’elles étaient ses intentions réelles.


Les années suivantes, nous sommes retournés à Zagorsk pour tel ou tel office de la semaine sainte. En 1979, nous y avons emmené une veille amie russe, qui retrouvait la foi de son enfance. Nous avons à nouveau assisté à la célébration de l’ensevelissement, immédiatement suivie à l’aube par l’office du samedi matin consistant d’abord en une série de lectures de l’Ancien Testament ponctuées de chants. « Chantons au Seigneur, sa gloire est éclatante », « Chantez le Seigneur et exaltez-le dans tous les siècles »… Puis brusquement, toutes les chasubles et ornements noirs ont été remplacés par des chasubles et ornements blancs, prémices de la joie pascale. « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».


Nous sommes restés à l’intérieur du monastère et, en attendant le soir, nous sommes allés dans le bâtiment du séminaire et de l’Académie de théologie. En effet, à l’intérieur du mur d’enceinte se dressent plusieurs églises et une série de bâtiments, dont celui qui abrite les cellules des moines et, un autre, le séminaire et l’Académie de théologie de Moscou. Là, de jeunes prêtres, visiblement frais émoulus du séminaire, bénissaient les gâteaux et œufs de Pâques de leurs familles. C’était extrêmement joyeux, presque ludique, ils vous envoyaient des jets d’eau bénite, vous arrosaient littéralement en riant, comme dans un moment de détente après des heures de veille et de longs jours de jeûne.


Les pèlerins et pèlerines attendaient eux aussi la vigile pascale. Pour Pâques, on doit se faire beau et les pèlerines se lavaient dans la journée de samedi. Dans les toilettes du monastère. Ma femme m’a raconté ! Les toilettes de Zagorsk ! Dans un état de saleté, sans séparation. Ces vieilles femmes nues, une jambe de bois parfois suspendue à un crochet …


Pour la vigile pascale, nous avons fait une exception à nos principes. Il était habituel que les diplomates en poste à Moscou aillent assister à l’office de Pâques à Zagorsk. Ils étaient accueillis à la porterie du monastère et conduits par une porte latérale jusqu’à un espace réservé à l’intérieur de l’église de la Dormition. J’avais horreur de ce privilège, mais nous avions décidé d’en faire profiter notre amie russe. De la sorte, les diplomates ignoraient totalement ce qui se passait à l’extérieur, le bazar organisé par les Jeunesses communistes. A posteriori, je les comprends : pour des étrangers ne connaissant pas le russe, la découverte de la Russie profonde demandait, disons, une certaine ascèse…


A la fin de la période soviétique est apparu un rite pascal « soviétique » dont nous avons eu des témoignages indirects plus tard. Le jour de Pâques, les gens se sont mis à se rendre dans les cimetières pour se recueillir sur les tombes de leurs défunts, y déposer des œufs et des gâteaux de Pâques, des bouteilles de vodka parfois… Ce n’était pas une coutume de la tradition orthodoxe. En effet, dans la tradition orthodoxe, on honore les morts neuf jours après Pâques (« radonitsa »). A l’origine, les autorités soviétiques, soucieuses de développer des rites civils destinés à concurrencer les rites religieux, avaient eu l’idée d’inaugurer une journée d’hommage aux défunts le jour de Pâques, avec discours officiels pompeux, musique funèbre et chants de variété soviétiques. La population s’est emparée de l’initiative, on a laissé tomber l’enrobage officiel et cette pratique s’est largement imposée, les municipalités organisant même des services de bus spéciaux ce jour-là. Depuis, l’Eglise orthodoxe a dû expliquer que cette coutume pouvait se comprendre à l’époque soviétique, mais qu’elle ne se justifiait plus dès lors que les églises étaient ouvertes. Déposer des œufs, des gâteaux, fussent-ils bénis, du pain noir et à plus forte raison de la vodka était une coutume païenne : les défunts n’avaient pas besoin de nourritures terrestres, mais de prières… Un documentaire français tourné à Pâques 1988 nous en montre une scène. Un homme interrogé par le cinéaste explique : oui, ma femme fait bénir les gâteaux de Pâques, c’est la tradition, mais moi, la naissance du Christ, je m’en bats l’œil ! (1)

Tous nos souvenirs se mêlent comme dans un kaléidoscope : piété populaire, peuple des profondeurs, prières, chants des moines, magnificence liturgique, pleurs, joie, propagande anti-religieuse, jeunes communistes avinés, cakes printaniers, vodka sur les tombes. C’était Pâques.

Yves Hamant

(1) Dans « L’opium du peuple », film tourné en URSS à Pâques 1988 par Frédéric Laffont et réalisé avec la collaboration d’Antoine Nivière, Raymond de Ponfilly et Yves Hamant.

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