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  • Yves Hamant

Pour le 30e anniversaire de l'assassinat du père Alexandre Men

On commémore en ce moment en Russie le 30e anniversaire de l’assassinat du père Alexandre Men, prêtre atypique de l’Eglise orthodoxe russe dont la plus grande partie du ministère s’est exercée dans une semi-clandestinité. Sa personnalité a émergé publiquement quelques années avant sa mort à la faveur de la perestroïka en suscitant des controverses qui commencent à s’apaiser et révèlent les intuitions d’un pasteur pour les temps de sécularisation.

Père Alexandre Men (1935-1990)

Alexandre Men est né en 1935 à un moment où le régime soviétique était entré dans sa pleine maturité et où l’athéisme régnait en maître. Alors qu'aux yeux d'un jeune soviétique de cette époque, un croyant paraissait aussi curieux qu’un animal préhistorique, Alexandre Men a été élevé dans la foi chrétienne. Ses parents étaient juifs, mais non croyants ni pratiquants. Sa mère s’est convertie au christianisme et il fut baptisé clandestinement quelques mois après sa naissance, en même temps qu’elle, par un prêtre de l'Eglise des catacombes. Sa vocation religieuse s’est dessinée dès l’âge de douze ans, mais, après le lycée, il fit des études dans un institut de biologie à Irkoutsk. Il aimait à répéter que l’étude de la nature fut sa teologia prima. Cependant, il fut mis à la porte à cause de ses convictions religieuses. Encouragé dans sa vocation par le prêtre qui allait baptiser la fille de Staline, il fut ordonné en 1960. A une époque de « persécution feutrée », il enseignait, baptisait chaque mois plusieurs dizaines d’adultes, organisait dans la clandestinité des groupes de prière, de catéchèse, d’études bibliques. Alors qu’il était très prudent pour ne pas exposer ses enfants spirituels, évitait de provoquer le pouvoir politique, il n’a jamais renoncé à l’activité de ces groupes, car la dimension communautaire était pour lui inséparable de la vie chrétienne. Tout en ayant conscience des faiblesses de la hiérarchie, soumise aux pressions du pouvoir, il avait un sens aigu de l'Eglise et se refusait à agir en « franc-tireur ». Grâce à une vaste érudition théologique acquise en dépit des difficultés d'accès aux ouvrages étrangers, il a écrit, pour prolonger son enseignement oral, une quinzaine de livres, publiés en russe sous des pseudonymes en Belgique par une maison d’édition catholique qui s’était donné pour tâche d’aider les croyants de Russie, puis introduits clandestinement en URSS. Il commença par une vie de Jésus Christ conçue comme une introduction à la lecture de l’Evangile. On lui doit aussi une grande histoire des religions du monde, en six volumes. Elle était destinée à montrer les longues recherches spirituelles de l’humanité jusqu’à la Révélation chrétienne. Le père Alexandre était également très soucieux d’introduire en Russie les données de la science biblique contemporaine. Son dernier ouvrage, qui n’a été édité qu’en 2003, est, précisément, une encyclopédie des études bibliques.


Tout au long de sa vie, le père Alexandre a été harcelé par le KGB, inquiet de sa renommée, qui se répandait de bouche, au point d’en alerter le Comité Central du Parti Communiste de l’URSS en 1974. C’est pourquoi la version la plus vraisemblable de son assassinat est que le bras de l’assassin a été armé par le KGB.



Parallèlement, dans les cercles fondamentalistes, circulaient sous le manteau quelques libelles dénonçant son « modernisme », son œcuménisme, son « cryptocatholicisme », son sionisme. Quand, dans les dernières années de la perestroïka, il a poursuivi son enseignement au grand jour, sa célébrité a explosé et elle a été amplifiée par son assassinat, qui a suscité un émoi considérable dans la société. Ses livres ont pu alors commencer à être publiés dans son pays. Son livre sur la vie de Jésus Christ a été tiré à plusieurs millions d’exemplaires. Combien de personnes sont venues à la foi au Christ après avoir écouté une de ses conférences, lu un de ses livres, découvert sa personnalité ? En même temps, a explosé la haine suscitée par son nom dans les milieux fondamentalistes. Sous la pression de ces derniers, il a semblé mis au ban de l’Eglise. Les choses viennent de commencer à changer. A la découverte de son œuvre, les a priori existant contre lui dans le clergé commencent à tomber. On ose envisager sa canonisation, certes dans un avenir encore lointain, mais c’était absolument impossible il y a trente ans.


A l’étranger, dans un premier temps, on a surtout été frappé par l’héroïsme de son action pastorale dans un contexte de persécutions religieuses et l’on a évidemment été bouleversé par son sanglant assassinat. Mais aujourd’hui, on peut découvrir le caractère exemplaire de son ministère et sa portée par-delà les frontières spatiales, temporelles, confessionnelles précisément pour notre temps de sécularisation. Je suis frappé par son adéquation aux débats qui agitent les chrétiens aujourd’hui, sa consonance avec un Tomas Halik (l’avenir de l’Eglise passant par le dialogue avec la culture contemporaine), un Christoph Theobald (les urgences pastorales), un Dominique Colin (le christianisme n’existe pas encore) ou encore avec l’évêque des barrios de Buenos-Aires (c’est-à-dire le pape François : l’Eglise comme hôpital de campagne, chercher Dieu dans le concret d’aujourd’hui, etc.). C’est un héritage immense à visiter, explorer, approfondir. Et le père Alexandre a laissé un nombre considérable d’homélies et d’entretiens enregistrés sur cassettes audio, de lettres, dont le rassemblement est loin d’être achevé.



En Russie, la commémoration de sa mort va donner lieu à une série de manifestations : offices liturgiques dans son ancienne paroisse de Novaïa Derevnia et dans l’église construite sur le lieu de son assassinat, conférences sous forme présentielle et en live, vidéos sur Youtube. Le 9 septembre, la Maison de la musique de Moscou va rouvrir après le confinement par le Requiem de Mozart sous la direction de Vladimir Spivakov, très attaché à la mémoire du père Alexandre. Ces diverses manifestations sont annoncées par les agences de presse officielles.



En France, le magazine La Vie a publié sur son site un portrait d’Alexandre Men :

http://www.lavie.fr/debats/histoire/yves-hamant-pour-alexandre-men-le-christianisme-ne-faisait-que-commencer-08-09-2020-108580_685.php

Le journal La Croix lui a consacré une double page dans sa série estivale portant sur quelques grandes figures spirituelles en tant de crise :

https://www.la-croix.com/Alexandre-Men-louverture-Christ-2020-08-28-1101111072


Deux offices orthodoxes pour les défunts (panikhide) sont annoncés pour le 9 septembre : l’un à la cathédrale de la rue Daru (Paris, 8e), à 18h, l’autre à la paroisse du Mouvement de la jeunesse orthodoxe (ACER-MJO), 91 rue Olivier de Serres (Paris, 15e), à 19h30.


Sur le père Alexandre Men, on peut voir en français le film documentaire :

Alexandre Men, Parole de martyr.

https://youtu.be/0xVwJFBwqKQ

Professeur émérite d’études slaves à l’université Paris-Ouest-Nanterre, agrégé de Russe, docteur en sciences politiques, Yves Hamant fut aussi le premier traducteur de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne.

Yves Hamant, auteur de ce billet, ici au Centre culturel Alexandre Soljenitsyne tenant un exemplaire de l'Archipel du Goulag dont il fut le premier traducteur.

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