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Anne-Marie Pelletier - Résister avec Vassily Grossman

Je tiens à signaler un livre paru il y a quelques mois et qui reste d’une brûlante actualité. Il est dû à Anne-Marie Pelletier que l’on connaît pour ses travaux d’exégèse biblique et son engagement en faveur de la place à donner aux femmes dans l’Eglise. On peut s’étonner de l’intérêt, voire de la passion avec lesquels elle s’est tournée vers l’œuvre d’un auteur a priori bien loin de ses sujets de prédilection. Apparemment seulement, car il traite du problème du bien et du mal et de la résistance au mal en jetant post mortem une lumière crue sur la situation à laquelle sont confrontés les Ukrainiens depuis l’invasion de leur pays par la Russie poutinienne (1).

Anne-Marie Pelletier - Résister avec Vassili Grossman
Anne-Marie Pelletier - Résister avec Vassili Grossman

Il s’agit de Vassily Grossman, journaliste et écrivain soviétique (1905-1964), surtout connu pour son livre Vie et destin dressant un parallèle entre nazisme et communisme. J’aurais été tenté d’intituler cette recension « les manuscrits ne brûlent pas », une phrase culte du roman Le Maître et Marguerite de Mikhail Boulgakov renvoyant à un épisode des déboires de l’auteur avec la censure. De même, le roman de Grossman a été saisi par le NKVD, l’ancêtre du KGB, et retrouvé de manière inattendue après sa mort. Mais c’est une autre énigme qu’Anne-Super maman Marie Pelletier tente d’élucider. Comment Grossmann, qui était un citoyen soviétique ordinaire, entièrement conditionné par la propagande soviétique a-t-il pu parvenir à une telle compréhension des deux grands totalitarismes du XXe siècle, sans être passé lui-même par les camps ni du Goulag, ni de l’Allemagne nazie. En guise d’entrée en matière, je vais me permettre une digression.

Grossman rappelle le personnage central d’un récit de Soljenitsyne Un incident à la gare de Kotchetkova (2). La scène se déroule dans la débâcle qui a suivi l’invasion de l’URSS par les armées hitlériennes. Un soldat qui a perdu son convoi se retrouve face au lieutenant Zotov, adjoint du commissaire de la gare. Le soldat est un homme d’un certain âge, acteur du Théâtre d’Art de Moscou ; Zotov, un jeune homme fervent communiste à la tête farcie de propagande. Zotov se prend de sympathie pour le soldat, si courtois, aux si bonnes manières, à la langue un peu désuète, se « déboutonne » devant lui quand, soudain un doute s’insinue en lui. Dans leur conversation, le soldat évoque au passage les événements de 1937, suscitant l’étonnement du commissaire : quels événements en 1937 ? la guerre d’Espagne, la fin du deuxième plan quinquennal, etc. ? Il n’avait jamais entendu parler de la grande terreur. Puis survient le clash. Ils sont amenés à mentionner la ville de Stalingrad. Le soldat : « Stalingrad ? Au fait, quel était son nom avant ? ». Le sang ne fait qu’un tour dans la tête de Zotov : comment un citoyen soviétique pourrait-il ignorer le nom de Stalingrad ? (Rappelons que l’action se passe en 1941 deux ans avant la bataille qui l’a immortalisé.) C’était donc un espion ! Et Zotov, sans le lui dire en face, recourant à un subterfuge, le fait livrer au NKVD (l’ancêtre du KGB). Le soldat de s’exclamer « Vous m’arrêtez, mais pourquoi ? » Zotov se tourna involontairement vers lui et il aperçut le visage désespéré du roi Lear dans le tombeau :

« Que faites-vous, que faites-vous ? C’est irréparable ! »

Par la suite, Zotov tenta une fois de s’enquérir du sort du soldat, mais durant tout le restant de ses jours, jamais il ne put oublier cet homme.

Si j’ai évoqué ce récit, c’est qu’il retrace, avec le talent de Soljénitsyne, le climat dans lequel a longtemps vécu Grossman. Grossman aurait pu être Zotov (3)

Le livre d’Anne-Marie Pelletier s’ouvre audacieusement par une longue lettre posthume où elle lui fait part de l’horreur que lui inspire tous les événements qui se sont déroulés depuis sa mort, en 1964, dans son Ukraine natale et en Russie. Puis, dans une adresse au lecteur, plus courte, elle explique son insistance à lire Grossman aujourd’hui :

« C’est éminemment rejoindre les ressources vitales d’une œuvre qui enseigne non seulement à résister aux intimidations du despotisme, mais qui plaide la cause de l’humanité à l’encontre de toutes les formes de nihilisme… En ce sens, il s’agit d’accéder, par la vertu de cette lecture, à un certain regard libéré du désespoir, autant que du mensonge. »

Grossman est né en 1905 à Berditchev, aujourd’hui en Ukraine, en Volhynie, alors dans l’Empire russe, dans la « zone de résidence » au-delà de laquelle les juifs n’avaient pas le droit de s’établir, à l’exception de quelques catégories sociales. Aussi, jusqu’à l’effondrement de l’Empire, y comptait-on une nombreuse population juive au point que la ville était qualifiée de « Jérusalem de Volhynie ». Elle était à la fois marquée par la tradition du hassidisme, un courant mystique populaire qui y avait précisément ses racines, mais régulièrement exposée à des massacres antisémites.

Cependant, les parents de Grossman étaient totalement russifiés et sécularisés. Lui-même devait rester athée ou tout au moins agnostique. Il se prépara à devenir chimiste, puis se découvrit une vocation de journaliste, s’efforçant de décrire « honnêtement » la vie locale, puis d’écrivain. S’il était animé par une idéologie, c’était le scientisme, inspirant l’intelligentsia soviétique, et l’adhésion au mirage du Monde nouveau. Il se laissa imbiber par la propagande et se moula dans les canons de l’esthétique officielle du « réalisme socialiste ». En 1934, pour publier un livre sur la condition des mineurs, il dut accepter des coupures qui, de son propre aveu, dans une lettre à son père, dénaturaient son texte.

Des coupures qui dénaturaient son texte : c’est un débat dans lequel Anne-Marie Pelletier n’entre pas, mais c’est par ce biais que Soljénitsyne engagera une polémique posthume avec Grossman. Dans quelle mesure les arrangements avec la censure n’annulent-ils pas toute la part de vérité que peut contenir une œuvre ?

Grossman ne réagit pas quand, en 1936, une cousine fut arrêtée et, en 1938, un oncle fusillé pour « activités contre-révolutionnaires ». Il détourna la tête lors de la grande famine provoquée par le pouvoir au début des années 1930, le désormais fameux « holodomor », décimant les campagnes ukrainiennes, tandis que les intellectuels étaient liquidés. En 1937, tel le Zotov de Soljénitsyne, il ignora la grande terreur et, l’année suivante, alla jusqu’à signer une pétition dénonçant une conspiration du « bloc anti-soviétique des droitiers et des trotskystes ». Il savait parfaitement que cette conspiration était imaginaire et que cette pétition conduirait des innocents au Goulag. Anne-Marie Pelletier voit dans la conscience que Grossman a eue de cette faiblesse et de cette lâcheté et qui ne cessera plus de le tarauder la première cause de son décillement.

Dès l’invasion de l’URSS par les troupes allemandes en 1941, Grossman se porta volontaire pour le front et fut engagé comme reporter de guerre pour le journal de l’Armée rouge Krasnaia zvezda. Il suivit tous les combats jusqu’à la prise de Berlin et ses chroniques firent sa renommée. Il fut témoin des crimes nazis, apprit de loin les massacres de la population juive par les Einsatzgruppen, mais c’est seulement deux ans plus tard qu’il put se rendre à Berditchev et enquêter sur l’assassinat des juifs de la ville le 15 septembre 1941 : sa mère Ekaterina et toute sa famille y figuraient. Il conçut un remords lancinant d’en être resté ignorant si longtemps et ce fut, pour Anne-Marie Pelletier le déclic qui lui fit définitivement prendre conscience de ses origines juives et scella son sentiment de solidarité avec le destin tragique de sa communauté.

Enfin, il assista à la libération des camps d’extermination de Majdanek et Treblinka. Son reportage fut même présenté au Tribunal de Nuremberg. C’est alors qu’il fut chargé de diriger avec Ilya Ehrenbourg (1891-1967) la rédaction d’un Livre noir sur les massacres de juifs perpétrés par les nazis. Ehrenbourg était un homme au parcours sinueux, lesté par ses origines juives tout en aspirant à un statut d’écrivain officiel (4). Le volumineux recueil était une commande du Comité antifasciste juif en URSS (dont les autorités avaient accepté la création sous la pression des milieux juifs américains dans le souci de présenter une bonne image à l’opinion alliée). Grossman ne tarda pas à être confronté à l’antisémitisme stalinien. Dès la guerre achevée, fut lancée une violente campagne contre le « cosmopolitisme » visant en fait les juifs ; le comité antifasciste fut dissous, ses membres arrêtés et finalement exécutés. Seuls en réchappèrent Ehrenbourg, Grossman et une autre personne. A la veille de la mort de Staline, la presse dénonça le « complot des blouses blanches », des médecins juifs qui auraient tenté d’empoisonner le maître du Kremlin. Toutes sortes d’obstacles furent avancés pour empêcher la publication du livre : l’holocauste ne devait figurer que comme un des crimes parmi d’autres commis par les nazis à l’encontre de l’ensemble du peuple soviétique. C’est au fond le point de vue qui subsiste officiellement en Russie jusqu’à présent. Il fallut attendre la perestroïka pour que le livre paraisse enfin en Union soviétique.

Anne-Marie Pelletier pense que le « retournement » de Grossman, à savoir le déclenchement de sa prise de conscience et l’éveil de sa radicale lucidité, ont quelque chose à voir avec le contact du mal absolu lors de la libération des camps nazis.

(Concernant la lucidité de Grossman, je m’en remets à Michel Heller, qui, passé par le Goulag, avait en outre une connaissance encyclopédique de la littérature soviétique. Dans son ouvrage Le monde concentrationnaire et la littérature soviétique (5), il le reconnaît comme le premier écrivain soviétique à avoir posé l’absence de liberté et le mensonge comme les fondements de la « civilisation concentrationnaire » et s’arrête sur la comparaison. Il relève sous la plume de Grossman que les chefs des deux systèmes étaient contraints de persuader leurs peuples qu’ils étaient les champions de la « bonté », de la « justice », de la « liberté », de la « justice », du « respect de l’individu », tous concepts étrangers à la propagande nazie, mais fleurissant dans le discours soviétique. Pour Heller, l’allusion était évidente, Grossman camouflait sa pensée en mettant en exergue des traits concernant exclusivement le soviétisme.)

Anne-Marie Pelletier se penche également sur le dernier livre de Grossman, en partie inachevé, beaucoup plus court que Vie et Destin et concentrant toute sa pensée : Tout passe. C’est l’histoire d’un ancien zek (prisonnier des camps), Ivan Grigoriévitch, qui a passé trente ans au Goulag et vient d’en être libéré à la faveur de la déstalinisation. Il y reprend son analyse du stalinisme comme continuation du léninisme et se livre à une longue réflexion sur l’absence de liberté dans l’histoire de la Russie. Le vieux zek doit se réadapter à sa nouvelle vie, de l’autre côté des barbelés et des miradors, dans une société malade du soviétisme où on ne l’attend pas et sa seule apparition provoque un mouvement de recul, voire de répulsion en réveillant un passé refoulé et d’ailleurs toujours pas exorcisé en Russie jusqu’à présent. Ainsi, déambulant dans les rues de Leningrad, il croise par hasard l’homme qui l’a dénoncé, un certain Pinéguine. Le zek fait semblant de ne pas le reconnaître mais le regarde longuement en silence. Pinéguine, alors, est pris d’un sentiment de panique à l’idée que son passé puisse être dévoilé et donnerait tout l’or du monde pour échapper à ce regard. Souvenons-nous que le héros de Soljénitsyne, Zotov, avait été de même frappé par le regard du roi Lear, mais avait eu une réaction beaucoup plus digne. En effet, Pinéguine croisa à nouveau Ivan Grigoriévitch, mais cette fois, le chassa de son esprit et tout rentra dans l’ordre quand il prit sa place dans le restaurant de l’Intourist où il avait ses habitudes :

« Il vit le saumon rose tendre qu’entouraient de petits soleils de citron, le bistre du caviar, le vert des cornichons marinés, les facettes en biseau du carafon de vodka, la bouteille d’eau minérale de Borjomi. Il n’était pas tellement gourmet et n’avait pas tellement envie de manger, mais c’est précisément à cet instant-là que le vieil homme à la veste d’ouvrier cessa de troubler sa bonne conscience.»

Tout passe s’achève par une réflexion magistrale sur la responsabilité collective (non sans faire écho à Karl Jaspers, dont je ne sais s’il avait lu le livre sur la « question de la faute » (5).) S’interrogeant sur le traitement à réserver aux délateurs en recourant à une dialectique toute rabbinique, il dresse une typologie des Judas. Judas I a été arrêté sur une dénonciation mensongère, jeté en prison, battu, et, sous la torture, signe un faux-témoignage qui va envoyer un innocent au Goulag ou à la mort. Va-t-on porter sur lui un jugement moral définitif ? Judas II n’a pas connu la prison, mais a passé sa vie à noter tous les actes suspects de son entourage. Son cas à lui semble sans appel. Mais Grossman invite à ne pas se précipiter. Cet homme avait peut-être à cacher ses origines sociales, a été élevé dans la crainte, tandis qu’au dehors, il était bercé par l’utopie du Monde Nouveau. Prudence, donc. Judas III, lui, a été un acteur implacable de la Grande Terreur, il s’est ingénié à débusquer des centaines d’ennemis de la Révolution, surtout parmi les membres du Parti. En marchant sur les cadavres des suppliciés, il s’est élevé dans la hiérarchie du Parti. Pour lui, pas de pitié. Et pourtant… Il ne savait pas ce qu’il faisait. Par ces temps de fer, même les cœurs purs ne distinguaient pas ce qui était bien, ce qui était mal. Vient enfin Judas IV. C’est un homme fruste, sans instruction, un petit employé soucieux d’améliorer son petit confort matériel. Vivant dans un appartement communautaire, la délation va lui permettre de se débarrasser d’un voisin et de récupérer sa chambre. N’est-ce pas répugnant ? N’allons pas non plus nous hâter. Cette cupidité ne s’explique-t-elle pas par la promiscuité sordide des appartements communautaires, par la laideur des conditions de vie.

Cependant, réplique Anne-Marie Pelletier, n’y aurait-il pas le risque de diluer le mal, d’esquiver toute responsabilité. Non, Grossman ne congédie pas la culpabilité. D’une part, le jugement – moral – doit être prononcé par quelqu’un qui a lui-même été complice. D’autre part, le constat de l’abjection humaine ne doit pas conduire au nihilisme et à exonérer de sa culpabilité le régime avec son idéologie manichéenne et son oppression de masse. C’est dans la liberté que s’épanouissent les qualités humaines des humains.

Vers la fin de sa vie, il fait un voyage au bord de la mer et trouve l’apaisement dans la contemplation de la mer, pour affirmer aussitôt que la nature n’est pas la liberté et qu’elle est indifférente aux souffrances humaines.

La résistance réside dans des petits gestes de compassion et de bienveillance, dans des « moyens faibles ».

Laissons la conclusion au héros de Vie et Destin :

« L’histoire des hommes n’est pas l’histoire du combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme, c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si, même maintenant, l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra. »


Yves Hamant, le 19 janvier 2026

(1) C’est le thème de la pièce Vie et destin dont les dernières représentations ont lieu cette semaine au Théâtre de la ville à Paris.

(2) On doit une analyse particulièrement fine de ce récit à la poétesse russe Olga Sedakova, qui le considère comme un petit chef d’œuvre.

(3) Il ne s’agit pas pour moi d’examiner les rapports complexes entre Grossman et Soljénitsyne, mais seulement de relever dans leurs œuvres des échos qui ne peuvent s’expliquer par une influence réciproque.

(4) Michel Heller (1922-1997), passé par le Goulag et la Pologne socialiste, avait trouvé asile en France. On lui doit notamment une analyse fondamentale du système communiste (en particulier La Machine et les rouages).

(5) Je sais de première main que, quand il l’a pu, Ehrenbourg a usé de son accès aux cercles dirigeants pour sauver des gens.

(6) Karl Jaspers, Die Schuldfrage (« La question de la faute), traduit en français sous le titre de La culpabilité allemande.

Professeur émérite d’études slaves à l’université Paris-Ouest-Nanterre, agrégé de Russe, docteur en sciences politiques, Yves Hamant fut aussi le premier traducteur de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljénitsyne.

 

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