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  • Georges Nivat

La guerre silencieuse contre le virus me rappelle une romance de Boulat Okoudjava.


Le chanteur et poète soviétique Boulat Okoudjava (Булат Окуджава) (1924-1997)
Espérance, je reviendrai quand le clairon sonnera la retraite, Quand il embouchera sa trompette, dépliera son bras tout raide. Espérance, je resterai en vie ! Non! pas pour moi, la terre humide! J’aime bien mieux ton bon terreau d’alarme et de soucis ! Mais quand la vie aura passé, et que toi-même en auras assez, Espérance, quand sur moi la mort ouvrira grand ses ailes, Donne l’ordre alors ! que le clairon blessé se soulève à moitié. Ordonne à l’ultime grenade de ne point m’achever ! Quand un jour, soudain, je ne saurai plus me garder, Peu importe le nouveau combat secouant la planète, Je périrai, quoi qu’il advienne, dans l’autre, dans l’unique, la guerre Civile, En silence, les commissaires aux casques boueux s’inclineront sur moi ! La marche sentimentale. (Boulat Okoudjava)

Ce poème, écrit en 1957, s’intitulait initialement «romance sentimentale», mais un soldat entend le clairon jouer plutôt des marches que des romances. Le poème fut adapté pour le film de Marlène Khoutsiev, La Barrière d’Ilitch. Okoudjava le chanta dans une scène célèbre, tournée au Musée polytechnique en août 1962. Le film sortit, mais fortement défiguré par la censure, et sous le titre J’ai vingt ans. La version restaurée, avec son titre original, ne parut que fin des années 1980.

Dans Ada, l’extravagant roman américain de Vladimir Nabokov, deux vers de cette romance sont cités. C’est au chapitre 8 de la Deuxième partie. Van emmène ses sœurs à un restaurant de Manhattan, « l’Ursus », on y donne de vieilles romances russes, en particulier les plus déchirantes romances d’Apollon Grigoriev. Mais sans crier gare, intervient « un vieux chant de soldat où respire un génie très singulier »

Nadejda, je vais revenir / Quand on sonnera la retraite

Sauf que malicieux Nabokov se moque une fois de plus de ses lecteurs américains et donne dans Ada, cette traduction dans son sabir habituel et clownesque :

Nadezhda, I shall then be back / When the true batch outboys the riot.

ce qui ne veut pas dire grand-chose. Car « true batch », « la vraie fournée » reproduit la phonétique de « trubatch », le clairon en russe, tandis que le verbe inventé par Nabokov « outboys », reproduit le russe « otboï » qui veut dire « la retraite ». Nabokov s’amuse de ce « dit de soldat » et des ritournelles russes plaintives. Bien après sa mort, Boyd et Shvabrin, deux spécialistes de Nabokov, retrouvèrent dans ses archives la traduction complète que Nabokov avait faite du poème d’Okoudjava, et l’inclurent dans leur recueil Verses and Versions (2008) où ils publièrent ses traductions anglaises de poèmes russes. Le poème et le jeune barde soviétique avaient donc plu à l’auteur de Dar, le Don ? Pourquoi ? Il y avait d’abord la simplicité, la sincérité. Et le dernier distique aussi, sans doute. Boulat est né en 1922, ses parents avaient participé à la Guerre civile, du côté des Rouges, bien sûr. Avec en récompense, une balle dans la nuque pour son père, en 1937, et cinq ans de bagne pour sa mère. La guerre entre civils est la guerre de tous les temps, pas entre nations, mais entre mortels. Celle que les dieux aveugles fomentent dans l’Iliade. Celle qui broie tous les jeunes garçaons qui s’y jettent avec passion….

Méfie-toi de la guerre, mon garçon, Méfie-toi, ça n’apporte que chagrin. Rien que du chagrin, mon garçon ! Ça fait mal comme un brodequin ! Les coursiers fous de ton royaume Mon garçon ! n’y changeront rien : Tu es vu comme sur la paume, Balle partie – elle vient !

Il fut un temps où toute l’URSS échangeait des bandes de magnétophone avec la voix d’Okoudjava. Ses mises en garde contre la guerre, quelle qu’elle soit, et même le vocabulaire de guerre, quel qu’il soit, me semblent n’avoir pas vieilli d’un cheveu. En particulier à l’heure où nous recourons au langage de la guerre dans l’épidémie qui frappe notre planète.

Quand un jour, soudain, je ne saurai plus me garder, Peu importe le nouveau combat secouant la planète…

Georges Nivat. 22 avril 2020.



Georges Nivat, slavisant, essayiste. Traducteur d'André Biély, Gogol, Siniavski, Brodsky, Soljénitsyne. Auteur d’une douzaine d’ouvrages. Commissaire de quatre expositions à Genève et Paris. Derniers ouvrages : les Trois âges russes (Fayard, 2015), Alexandre Soljenitsyne, Un écrivain en lutte avec son siècle (Les Syrtes, 2018), Les Sites de la mémoire russe, tome II (Fayard,2019). En russe : Русофил, (Moscou, Izd. Eleny Shubinoj). (Entretiens avec Alexandre Arkhangelski, livre paru mais confiné) Site internet http// nivat.free.fr
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