Souvenirs de la soirée de présentation des Actes du colloque "Soljenitsyne et la France"

Anne Hogenhuis nous raconte la soirée de présentation des Actes du colloque Soljenitsyne et la France, paru chez Fayard.

Affiche de la soirée de présentation du livre Soljenitsyne et la France au Centre culturel Alexandre Soljenitsyne, le 8 Juin 2021.
Affiche de la soirée de présentation du livre Soljenitsyne et la France au Centre culturel Alexandre Soljenitsyne, le 8 Juin 2021.

Dans le cadre de la Semaine du livre, patronnée par Mme Florence Berthout, maire du Vème arrondissement de Paris, le 8 juin 2021 le Centre Soljenitsyne présentait les Actes du colloque Soljenitsyne et la France. Un public nombreux y assistait dans la pièce où venait d’être inaugurée une exposition de portraits, en noir et blanc, sur une double rangée, peints par l’artiste Madeleine Melot d’après des photos d’archives du KGB, images de détenus dont le cartouche précise la condamnation et l’exécution.


Pour commémorer le centenaire de la naissance de Soljenitsyne, un grand colloque s’était tenu du 19 au 21 novembre 2018 à l’Institut de France, quai de Conty, et à la Sorbonne, sous le patronage de la France officielle. Il avait été organisé sous la triple responsabilité de Georges Nivat, Pierre Morel et Hervé Mariton et portait sur l’accueil de l’écrivain et de son œuvre en France, ses réactions et ses relations avec le public.


Précédés par une adresse de Natalia Dimitrievna Soljenitsyna, sont intervenues vingt-six personnalités politiques, historiens et philosophes, français pour la plupart, auxquels s’ajoutaient un américain, un russe et un italien.


Georges Nivat, coordinateur et éditeur des Actes du colloque, ouvre la présentation par un éloge de l’écrivain et de l’œuvre, avec en son centre, le Goulag. Car, sans le Goulag, pose-t-il, que serait devenu Soljenitsyne ? Il avait commencé par être un bon communiste, il avait lu les 30 volumes des œuvres complètes de Lénine, mais, arrêté et envoyé au Goulag, sa vision du monde s’est renversée. Certes il avait des antécédents familiaux qui ont pu l’éclairer, un grand-père propriétaire, déclaré ennemi du Peuple… Cependant il a vu plus loin. Il a cherché à comprendre comment le régime soviétique est arrivé à une telle aberration. Il s’est consacré à cette recherche et il a commencé à écrire « comme s’il était conduit par la main de Dieu ». Sa pensée ira s’élargissant à une dimension historique qui bouleversera le monde et l’URSS.


Dès ses débuts, l’écrivain s’est situé en réaction à l’éducation soviétique. Il avait de grandes préventions contre le passé tel qu’il était représenté, il détestait les Lumières, les Droits de l’Homme et la gauche intellectuelle. Il a honni les Jacobins, invoqués comme leurs ancêtres par les bolcheviks, encore qu’il leur ait reconnu un amour de la patrie que ces derniers rejetèrent en signant la paix honteuse de Brest-Litovsk. Lui aimait son pays et refusait de le quitter, il fut néanmoins expulsé vers Zurich. La vie en Suisse lui convenait assez, quant à la France, il s’en méfiait. C’est grâce à la profonde confiance et à l’amitié qui s’était établie entre l’écrivain et Nikita Struve, le passeur qui avait réussi à le publier à Paris, qu’il a découvert et aimé la France, l’émigration russe et même le socialisme.


Parcourant les chapitres, le professeur résume les étapes des rencontres qui ont eu en France un impact plus fort qu’ailleurs. Car, dans les pays anglo-saxons, à la suite du constat critique dressé dans son discours à l’Université de Harvard, Soljénitsyne a été déprécié, comme il continue d’ailleurs à l’être encore en Russie. Une des raisons en est, selon l’analyse de Pierre Manent, (un proche de Raymond Aron) que le message de Soljenitsyne sort de la vision historique dominante, hégelienne, sur la marche de l’Histoire puisque « rien ne l’oblige à marcher avec elle ». Georges Nivat y voit un certain conservatisme, à la Joseph de Maistre, qui consiste à aller à reculons par rapport aux évènements et vivre sa vie dans la liberté intérieure plutôt que rechercher une liberté extérieure. C’est là le vrai message.


Car Soljenitsyne n’est pas un historien de métier, mais il s’intéresse à savoir ce qui est arrivé, à son pays et à lui-même. Remontant aux racines du chemin vers l’abîme, il a réfléchi sur le moment où l’enchaînement a viré vers une pente fatale, pour décider que c’était en février 1917, la Première révolution, lorsque la société russe avait tout lâché de ses codes de conduite et permis le glissement vers Octobre, qui institutionnalisera les abandons avec l’invention de L’Homme nouveau, dont juge Nivat, la Russie n’est pas encore débarrassée.


La parole revient ensuite à l’ambassadeur Pierre Morel dont on sait l’attachement à la cause défendue par Soljenitsyne. Il revient sur l’époque où il représentait la France à Moscou et qu’il avait rencontré Soljenitsyne par le truchement de Nikita Struve dont il souligne le rôle essentiel dans la publication de l’œuvre. L’écrivain, invité avec son épouse à déjeuner à l’ambassade, ne lui a pas laissé le souvenir d’un grand prophète, comme on l’a décrit parfois de façon simpliste, mais d’un homme chaleureux et plein d’humour. La publication du manuscrit sur les deux révolutions (La Roue rouge) avait été très longue et difficile à mettre en œuvre, mais « ce géant », dit l’ambassadeur, avait en lui une force symbolique à laquelle les obstacles successifs n’ont pas résisté. D’abord, avec l’aide de Nikita Struve, le texte de L’Archipel du Goulag a été édité à Paris par Claude Durand, à la Librairie Arthème Fayard. Puis le colloque du centenaire de 2018 a pu se tenir et a bien fonctionné. Enfin pour conclure ce parcours, la levée du confinement permet que le texte des interventions soit présenté dans les murs des Éditeurs réunis, le haut lieu de la culture russe non gouvernementale à Paris, l’endroit où l’on peut situer le point de départ de l’explosion provoquée par l’interpellation morale qu’a lancée Soljenitsyne.


Ce fut un choc en retour extraordinaire dans l’opinion française, en particulier chez les intellectuels : un retour vers la vérité où ils ont retrouvé la voix de la conscience. Ceci, à droite, comme l’a noté Pierre Manent, mais aussi à gauche, où on la retrouve dans les vibrants appels de Clemenceau ou du général de Gaulle. Ces grands hommes ont tous montré et soutenu que la démocratie n’est pas une affaire de règles, mais de courage. Le courage de résister aux opinions toutes faites et au règne du mensonge établi.


Ce fut un message énoncé et projeté par un homme dont la puissance étonne, note l’ambassadeur, comme il avait déjà étonné aussi bien Khrouchtchev qu’Akhmatova, chacun de son côté ayant annoncé que tout le monde devrait lire La journée d’Ivan Denissov. Une force qui a pu réunir autour de lui un réseau d’amis qui l’ont aidé dans son travail, un vrai réseau comme on les connaissait dans la Résistance, avec ses codes, ses caches, ses ruses pour sauver un texte. Un texte qui devait apporter à ceux qui le liraient la rédemption par la littérature. Car il s’agit de grâce et de metanoia, l’ambassadeur évoque Pascal et Dante, saisis par la Grâce. Il s’interroge : « Qu’en est-il aujourd’hui ?» « L’acte littéraire demeure un acte subversif dans un monde manipulé. Il rapproche les gens et la littérature reste l’ultime espoir. »


Cette conclusion fait écho au sous-titre de l’ouvrage : Une œuvre et un message toujours vivant. Elle laisse l’auditoire silencieux, méditant le sens profond des propos prononcés, lourds de sens sous le regard tragique des détenus condamnés à mort.


Anne Hogenhuis, juin 2021