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  • 50 ans de l'Archipel du Goulag: «Aux millions de tués pour rien, Soljenitsyne donne un contour, une vie, un visage»

    Pour les 50 ans de la publication de l'Archipel du Goulag aux éditions YMCA-Press, nous republions ce texte de son directeur Nikita Struve, ami de l'auteur et éditeur du livre, qui revient sur la stupeur que provoque sa lecture et la découverte de son ampleur historique, de sa hauteur morale et spirituelle... Sans surplomb ni éloignement, mais en totale symbiose avec la souffrance d'un peuple tout entier. En somme, par le génie de cette œuvre majeure du XXe siècle. En 1957, Pasternak acheva son Essai d’autobiographie, là où commençait un monde « saisi par le cadre de la révolution ». Pasternak expliquait ainsi son refus de poursuivre son récit : « Il faudrait écrire de façon à glacer le cœur et hérisser les cheveux sur la tête…  Écrire pas d’une façon stupéfiante, mais plus pâle que n’avait été représenté Pétersbourg par Gogol ou par Dostoïevski, et pas seulement comme si c’était dénué de tout sens et de tout but, mais écrire de façon vile et effrontée. » Pasternak ne savait pas, ne pouvait savoir que cet idéal n’était pas si éloigné qu’il ne pensait, que précisément, pendant ces mêmes années, un ancien détenu des camps, totalement inconnu et qui vivait en relégation, entamait dans un endroit perdu et en secret, la rédaction d’un récit stupéfiant sur la révolution russe, un récit à glacer le cœur et à hérisser les cheveux sur la tête à des millions de lecteurs et d’auditeurs. Les lecteurs du XIXᵉ siècle avaient du mal à dormir après avoir lu Crime et Châtiment ; ceux du XXᵉ siècle ont certes les nerfs plus solides, mais après avoir lu l’Archipel, gageons qu’ils auront du mal à s’endormir. L’Archipel du Goulag est un livre par et pour le peuple. Soljenitsyne a reproché un jour à Anna Akhmatova que son « Requiem » n’était pas tout à fait ce qu’il fallait, qu’il était trop personnel, trop subjectif.  On trouvait alors le reproche trop acerbe, injuste, mais l’Archipel explique et justifie ce reproche. Akhmatova avait eu beau tenter d’élargir son chemin personnel de souffrance pour en faire le chemin de tout le peuple, elle n’y avait pas réussi. Le moment personnel, son « Moi, j’étais restée avec mon peuple » avait écrasé le moment de symbiose. Soljenitsyne ne dira pas « mon peuple » : le peuple et lui ne font qu’un. Dans l’Archipel a eu lieu un miracle artistique stupéfiant de symbiose – sans mélange ! de ce qui relève du personnel et de ce qui relève du peuple. Sa propre expérience, Soljenitsyne l’a incluse dans l’universel, mais en préservant toujours son visage à lui ; par sa voix crie « un peuple de plusieurs millions » – depuis les premières victimes, totalement oubliées de l’année 1918, jusqu’à ceux qui souffraient hier encore, qui souffrent toujours aujourd’hui. On est stupéfié par l’ampleur du livre. Ces deux premières parties ne sont que le vestibule des camps, mais en elles déjà tous les processus, tous les torrents humains (jusqu’aux émigrés, jusqu’aux soldats de Vlassov, jusqu’aux Coréens !), toutes les modalités de l’arrestation, les multiples procédés de torture, un nombre vertigineux de rencontres, de destins transmis au passage, parfois dans une note, mais toujours d’une façon extrêmement claire, extrêmement personnelle. « Aux millions de tués pour rien », Soljenitsyne donne un contour, une vie, un visage. L’ampleur de l’Archipel ne réside pas seulement dans la description artistique ou la synthèse historique, elle est aussi dans l’ampleur de la vérité, dans la signification morale et spirituelle. L’Archipel est un ouvrage de rétribution, de jugement et de repentir. On y voit les morts se relever des constructions folles où ils ont péri comme du fond des souterrains et des canaux, et ils réclament, comme les spectres dans Richard III, leur rétribution. Les pages de l’Archipel sont des tables du Jugement dernier. « Toute la vérité est dite et plus personne ne saurait l’effacer. » Mais un jugement authentique, complet, ici sur notre terre, par une mystérieuse et immuable loi évangélique, reste impossible sans repentir.  La vérité, la force spirituelles de Soljenitsyne vient de ce qu’il n’accuse pas de l’extérieur, mais s’accuse soi-même le premier, commence le jugement par lui, et donc par chacun de nous. Non ! il n’a pas crié quand on l’a arrêté, il n’a pas résisté, mais qui résistait, qui criait ? Il n’a pas tenté de mettre fin au supplice d’un soldat de Vlassov, mais l’aurions-nous fait ? La poussière d’or de ses galons l’aveuglait, mais qui, aujourd’hui ou demain, tant que le monde sera le monde, n’est pas aveuglé par cette poussière de l’autorité, de la surévaluation de soi ? En commençant par soi-même, Soljenitsyne appelle au repentir le peuple entier ; sans repentir, point de futur pour la Russie. Cependant, si tous sont coupables, même ceux qui ont souffert, cette commune culpabilité n’abolit pas la responsabilité des premiers coupables, n’efface pas les premières causes de la catastrophe. « À qui revient l’initiative, aux hommes ou au système ? » À cette question tout autant politique que morale, adressée aux Russes, mais aussi à l’humanité entière, Soljenitsyne répond en fonction l’expérience de toute la Russie : le coupable, ce ne sont pas les hommes, mais le système qui les a corrompus – pas les hommes, mais une idéologie mortifère, qui se targue d’être la Théorie du Progrès. Et parce que Soljenitsyne différencie le péché idéologique du péché personnel, l’Archipel du Goulag, en dépit des descriptions d’atrocités inhumaines, de dépravations inhumaines, est un livre de bonté, un livre empli par la certitude d’une haute mission pour l’homme, et marqué par l’espoir que cette mission peut être accomplie. Par sa force artistique irrésistible, par sa lucidité politique, par sa hauteur spirituelle, l’Archipel du goulag est un des rares livres qui provoquent des secousses non seulement dans la conscience des hommes, mais dans l’histoire elle-même. Nikita Struve, 1973. Traduction : Georges Nivat. Texte paru dans Le Messager russe (Vestnik) n° 108-109-110 de 1973. Nikita Struve (1931-2016) était universitaire, professeur honoraire de russe à la faculté Paris X-Nanterre, traducteur et directeur des éditions YMCA-Press. C'est à ce titre qu'il fut l'éditeur, l'ami et l'un des plus proches collaborateurs d'Alexandre Soljenitsyne. АРХИПЕЛАГ Г УЛаг В 1957 году Пастернак закончил свой автобиографический очерк там, где начинался мир, „охваченный рамой революции". Свой отказ вести дальше повествование Пастернак объяснил: „Писать о нем надо так, чтобы замирало сердце и подымались дыбом волосы... писать не ошеломляюще, писать бледнее, чем изображали Петербург Гоголь и Достоевский, не только бессмысленно и бесцельно, писать так низко и бессовестно. Мы далеки еще от этого идеала". Пастернак не знал и не мог знать, что идеал этот был не столь далек, как ему представлялось, что как раз в те же годы никому не известный бывший лагерник и ссыльный начинал в тиши и в глуши ошеломляющую повесть о русской революции, от которой будет замирать сердце и дыбом становиться волосы у миллионов ее читателей или слушателей. Архипелаг ГУЛаг — книга ошеломляющая и фантастическая в еще большей степени, чем описание Петербурга Гоголем и Достоевским хотя бы потому, что несоизмерим призрачно-блистательный город с тем страшным, кровью заполненным провалом русской истории (да не только русской, всечеловеческой), что именуется ГУЛагом. Читателям XIX века плохо спалось после чтения Преступления и наказания; у читателя ХХ-го века нервы крепче, но прочитав Архипелаг, вряд ли он спокойно заснет. Архипелаг ГУЛаг — книга всенародная. Когда-то Солженицын упрекнул Ахматову, что Реквием не совсем то, что надо, слишком личен, субъективен. Упрек этот казался раньше резким, несправедливым, но Архипелаг ГУЛаг его объяснил и оправдал. Как ни старалась Ахматова расширить свой страдальческий путь до бедствия всенародного, ей это не удалось. Личный момент: „я была тогда с моим народом" придавил всеобщий. Солженицын не скажет „мой народ": он и народ — одно. В Архипелаге произошло ошеломляющее художественное чудо слияния — без смешения! — личного и всенародного. Свой опыт Солженицын включил во всеобщий, но всегда сохраняя свое лицо, и обратно, через его опыт, через его голос кричит „стомиллионный народ" от первых, уже совсем забытых жертв 1918 года до тех, кто страдал еще так недавно, кто страдает еще сегодня. Ошеломляет полнота книги. В этих двух первых частях — только преддверье концлагерей, но в них уже всё все процессы, все потоки (до эмигрантов, до власовцев, до корейцев!), всё разнообразие арестов, все виды пыток, головокружительное количество встреч, судьб, переданных вскользь, иной раз в сноске, но всегда предельно ярких, предельно личностных. „Миллионам убитых задешево" Солженицын дает очертание, жизнь, лицо. Полнота Архипелага не в одном только художественном описании или историческом синтезе, она не в меньшей степени и полнота правд ы во всем её политическом, нравственном и религиозном значении. Архипелаг — книга воздаяния, суда, покаяния. В ней— мертвые встают с безумных строек, загубивших их, со дна подвалов и каналов, и взывают, как призраки в Ричарде III, о воздаянии. Страницы Архипелага — как скрижали страшного судного дня. „Вся правда сказана и никому её уже не стереть". Но полный, подлинный суд здесь на земле, по таинственному, но непреложному евангельскому закону, невозможен без покаяния. Религиозная правда, нравственная сила Солженицына в том, что он обличает не со стороны, не извне, а ставит самого себя под обличение, начинает суд с самого себя, а тем самым и с каждого из нас. Он не крикнул, когда его арестовали, не сопротивлялся, но кто же сопротивлялся, кто из нас бы крикнул? Он не остановил истязания власовца, но мы бы остановили? Золотая пыль погон затмила ему глаза, но чьи глаза не были ослеплены и не будут — покуда мир стоит — ослепляться мишурой авторитета, самопревознесения. Начиная суд с самого себя, Солженицын призывает к всенародному покаянию, без которого невозможно никакое будущее России. Но если все виноваты, даже те, кто пострадал, это соучастие в общей вине не снимает ответственности с прежних виновников, с первопричины катастрофы. „Кто же у истока — люди или система?". На этот коренной, одновременно политический и нравственный вопрос, обращенный не только к русским, но и ко всему человечеству, Солженицын отвечает опытом всей России: не люди, а система, их испортившая, не люди, а мертвящая идеология, прославленная Передовая Теория. И потому, что Солженицын как бы отделяет идеологический грех от личного, Архипелаг ГУЛаг, несмотря на описание нечеловеческих зверств, нечеловеческих падений, добрая книга, книга, исполненная уверенности в высокое призвание человека и надежды на исполнимость этого призвания. Своей художественной неотразимостью, своей политической трезвостью, своей нравственной высотой Архипелаг ГУЛаг из тех редких книг, что произведят сдвиги не только в сознании людей, но и в самой истории. Никита Струве

  • Boris Akounine: «L’époque de l’Archipel du Goulag vivra tant que la Russie restera un empire»

    Alors que la répression du régime de Vladimir Poutine contre toute dissidence s'intensifie et que ses livres sont désormais interdits à la vente sur le territoire de la Fédération de Russie, le célèbre romancier Boris Akounine témoigne en exclusivité du rôle qu'a joué pour lui la découverte de l'Archipel du Goulag. Le journal du centre culturel : Pouvez-vous nous raconter : quand avez-vous lu L’Archipel du Goulag, et quelle impression cette lecture a produit sur vous ? Boris Akounine : Au début des années soixante-dix, ma mère, professeure des écoles, lisait la nuit, en secret, un épais manuscrit dactylographié. Elle cachait toujours de moi, qui étais adolescent, chaque samizdat et tamizdat. Mais moi, bien sûr, je fouillais dans sa cachette et je lisais tout. C’est comme cela que j’ai lu L’Archipel du Goulag. Ma mère n’a jamais eu avec moi aucune conversation « antisoviétique ». Sans doute craignait-elle que je ne parle trop ouvertement avec des inconnus. Ou peut-être (et c’est même probable) considérait-elle que j’étais trop jeune pour la double pensée. Mais à quatorze-quinze ans, j'étais déjà tout à fait capable de penser double. Je comprenais parfaitement qu’il ne fallait faire confiance à personne, que tout le monde mentait. Et que si des personnes à leurs risques et périls diffusaient ce genre de littérature, alors c’était probablement la vérité. Il faut cacher la vérité. On ne dit pas la vérité à la télévision, on la dit en chuchotant, on l’écrit dans des manuscrits sans titre. Ce manuscrit-là, bien sûr, a eu sur moi un effet considérable. Il a détruit tout le portrait précédent du « mauvais Staline et du bon Lénine », que se dessinait l’intelligentsia soviétique d’alors, ainsi que tout le mythe romanesque des « commissaires aux casques poussiéreux ». Ce livre a-t-il eu une influence sur votre vie ? Oui, une grande influence, même. Mais pas à l’époque, plus tard. Et pas tant une influence politique, qu’existentielle. Alexandre Soljenitsyne pour moi, c’est l’exemple parfait qu’un homme seul, particulièrement s’il est écrivain, peut faire beaucoup. Par exemple, il peut transformer un pays entier. Parce que la littérature a une place centrale en Russie, où les livres ont toujours beaucoup compté. La Russie a souffert du communiste à la suite du Capital de Marx, et elle a commencé à guérir de cette maladie avec L’Archipel du Goulag. « Seul sur le champ de bataille », voilà pour moi ce dont parle l’histoire de Soljenitsyne écrivant L’Archipel du Goulag. L’époque de L’Archipel est-elle révolue ? En Russie ? Elle a encore de beaux jours devant elle. On arrache des maisons les plaques « Dernière adresse connue », souvenirs des victimes de la répression, et on envoie en prison toujours plus de gens qui protestent contre la dictature et la guerre. L’époque de L’Archipel du Goulag ne finira qu’avec la mort de Staline. Et Staline vivra tant que la Russie restera un empire. Traduit du russe par Valentine Meyer Boris Akounine, né en 1956, est romancier, historien de la littérature, essayiste, scénariste et traducteur russe, auteur de nombreuses œuvres, connu surtout pour ses romans policiers historiques et d'aventures, notamment la série ayant pour héros Eraste Pétrovitch Fandorine. Voici une transcription de l'entretien en langue originale : Не могли бы Вы поделиться, когда Вы прочитали "Архипелаг Гулаг" и какое он на Вас произвел впечатление? В начале семидесятых моя мать, школьная учительница, по ночам читала толстенную машинописную рукопись, тайком. Она вечно прятала от меня, подростка, всякий самиздат-тамиздат. А я, конечно, лазил в ее тайник и всё читал. Прочитал и «Архипелаг». Мать со мной никаких «антисоветских» разговоров не вела. Наверное, боялась, что я наболтаю лишнего с посторонними. А может быть (и даже скорее всего) считала, что я слишком юн для двоемыслия. Но в 14-15  лет я уже был вполне двоемыслен. Отлично понимал, что никому верить нельзя, все вокруг врут. И что если кто-то с риском перепечатывает такие вещи, значит это скорее всего правда. Правду надо прятать. О ней не скажут по телевизору, ее говорят шепотом, про нее пишут в слепых рукописях. Та рукопись, конечно, сильно на меня подействовала. Поломала всю прежнюю картину с «плохим Сталиным и хорошим Лениным», которую рисовала себе тогдашняя советская интеллигенция. И всю романтику «комиссаров в пыльных шлемах». Повлияла ли эта книга на Вашу жизнь? Да, и сильно. Но не тогда, а позднее. И не столько политически, сколько экзистенциально. Александр Солженицын для меня – пример того, что один человек, особенно если он писатель, может сделать очень много. Например, может изменить целую страну. Потому что Россия - литературоцентричная страна, в которой Книга всегда очень много значила. Россия заболела коммунизмом после марксова «Капитала» и начала вылечиваться от этой болезни с «Архипелага». «Один в поле воин» – вот про что для меня история про Солженицына, пишущего «Архипелаг». Время "Архипелага" - закончилось? В России? Цветет пышным цветом. С домов сдирают таблички «Последнего адреса», память о репрессированных, а в тюрьму отправляется все больше людей, протестующих против диктатуры и войны. Время «Архипелага» закончится только тогда, когда сдохнет Сталин. А он будет жив до тех пор, пока страна остается империей.

  • Du jardin secret des Lykov, vieux-croyants de Sibérie

    par Dominique Samson Normand de Chambourg « Alors si l’arbre vénéneux (le Tsar) voit se dessécher ses racines (le Synode), ses branches (les fonctionnaires nobles) et ses feuilles (les policiers) se dessècheront aussi » [1] L’exposition « Paysages russes au temps de Tolstoï » organisée par la National Gallery de Londres (23 juin – 12 septembre 2004) témoigne tant de l’omniprésence de la nature dans le quotidien et l’imaginaire russe que d’un genre devenu majeur dans la peinture russe de la seconde moitié du XIXe siècle. À travers quelques 70 tableaux, une quinzaine de peintres, le contact charnel de l’homme russe et de la nature se fait souvent spirituel dans cette société majoritairement rurale, dont l’intelligentsia, fût-elle moscovite ou pétersbourgeoise, passe encore une partie de l’année dans de vastes domaines familiaux lorsqu’elle ne dépense pas ses fermages en Europe. Ce lien brusquement exacerbé par la querelle entre les Slavophiles et les Occidentalistes, souligné par l’interdiction ancienne de jurons souillant la Terre-Mère ou le fantôme de l’historien B. Rybakov parlant de dvoeverie (double foi christianisme/paganisme) à propos de la spiritualité russe, trouve ici une parfaite illustration. Dans l’exposition, un tableau d’Isaac Levitan (1800-1900), ami intime de Tchekhov, reflète à sa façon cette communion de l’homme et de la Création : « Sur la route de Vladimirka » évoque « un chemin de boue et de douleurs conduisant en Sibérie et à l’exil ». Deux mots familiers pour une famille devenue célèbre à cause de son jardin. Un jardin sibérien arraché à l’État soviétique et à la taïga par une famille de vieux-croyants hors du monde. Un jardin à la fois physique et métaphorique qui allait trahir ceux qui l’avaient créé. Le corps du jardin C’est précisément en Sibérie méridionale, sur le versant nord du Saïan occidental, que la famille Lykov a achevé un exil initié par les grands-parents à partir de 1929, alors que le régime soviétique entreprenait de resserrer son emprise effective partout dans le pays, y compris en Sibérie [2]. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rappeler, à toutes fins utiles, quelques éléments qui constitueront d’emblée un cadre formel. La Sibérie, conquise au XVIe siècle par Ermark et ses Cosaques, offerte à la Couronne russe, est colonisée tout au long du XVIIe siècle dans un flux ininterrompu jusqu’à ce jour. Loin des jardins impériaux de Pierre le Grand sur lesquels ont longtemps veillé des dynasties de jardiniers germaniques (hollandais et allemands, notamment, faute d’une apparente acclimatation possible des Anglais et des Écossais), la nature sibérienne symbolise une majesté barbare et fantastique jusqu’au Moyen Âge, puis infernale ou romantique, suivant les auteurs. Les colons russes apporteront les armes à feu, la vodka, mais aussi le mot profane de « jardin » (sad), suggérant les tournesols, l’aneth et les dahlias désormais traditionnels, le plus souvent étranger à la conception autochtone de l’espace [3] (Vahruševa, 2002, p. 309), mais néanmoins adopté tel quel dans les dictionnaires de langues autochtones de Sibérie occidentale (Nenecko-russkij slovar’, 1965, p. 521 ; Russko-neneckij slovar’, 1948, p. 249). De même, l’orthodoxie et sa langue liturgique introduiront en terre chamanique le terme religieux de « jardin » : vertograd. C’est également au XVIIe siècle que se produit un événement majeur de l’histoire de l’Église orthodoxe russe : le Raskol. En effet, sur fond de banalisation du servage et de développement de la sphère d’influence d’un État autocratique, le pays se centralise. Y compris dans le domaine spirituel, où arguant des erreurs accumulées par les copistes depuis la christianisation de la Russie au Xe siècle et de la formation souvent approximative des clercs face au développement rapide des églises, l’évêque Nikon (1605-1681) choisi par le Tsar Alexis [4] , décide de remettre dans le droit chemin la liturgie et les rituels de l’Église orthodoxe. Un travail destiné à « rétablir l’unité du culte en Russie face à la naïveté de la manifestation du sentiment religieux » (Vasili, 1890, p. 310), mais qui sera à l’origine d’un schisme, d’une dissidence « religieuse, sociale, culturelle, artistique dont l’importance a toujours été reconnue, que ce soit par les écrivains qui l’ont reflétée, les publicistes des années 1860 ou les bolcheviks » (Niqueux, 1997, p. 15). La reprise en main centralisatrice, « politique », pour ne pas dire « idéologique » de la vieille Foi par des esprits réformateurs, heurte profondément et durablement une partie des croyants : nombre de fidèles, qu’ils soient aristocrates (Miloslavski, Khovanski [5], Morozov [6]) ou paysans, s’opposent à l’ingérence d’une hiérarchie dans la foi héritée de Byzance, dans la foi de leurs pères ; le baptême de la Russie désormais profané par la tentation du « siècle » et l’autocratie du temporel, ouvrait la voie à « l’Antéchrist à visage humain » (Pierre le Grand), bientôt annoncé par une épidémie de peste (1654-1655) et confirmé par la mort de l’empereur lui-même (1676). Le dialogue de sourds entre frères ennemis orthodoxes tourne à l’anathème (1656 et 1667) [7], puis au drame : sous Alexis et Sophie, les partisans de la vieille Foi sont brûlés sur des bûchers quand ils ne s’immolent pas eux-mêmes, sont torturés ou exilés. Tel l’archiprêtre Avvakoum (1620-1682), condamné à un exil à Tobolsk en Sibérie occidentale, à Poustozersk, important centre administratif où les Samoyèdes (act. Nénètses) s’acquittent de leur impôt en fourrures. Mais l’exil, la rencontre avec les forcément diaboliques « chamanes » — terme qu’il introduit dans la langue russe —, ne détourneront pas Avvakoum de sa foi. Lors du concile de 1682 destiné à éradiquer définitivement la Vieille Foi, la mort est décrétée pour le symbole de résistance que représentent les prisonniers de Poustozersk : Epiphane le moine, Lazare le prêtre, Théodore le diacre dont la langue coupée avait repoussé par miracle et l’archiprêtre Avvakoum s’envolent en fumée stricto sensu, sous forme d’oies ou de colonnes blanches gagnant le ciel dans la mémoire collective. C’est la fin d’un monde. La fin du monde pour nombre de vieux-croyants : 1666 devait être le début du règne de la Bête [8], des vieux-croyants sibériens attendaient la mort, des cantiques sur les lèvres et gisant dans leurs cercueils. En définitive, ce sont à peu près 20 000 morts volontaires ou non qui cherchent le salut entre 1672 et 1691. Tandis que à Tioumen, en 1679, trois cent vieux-croyants s’immolent par le feu en priant. C’est d’ailleurs de la région de Tjumen’, moins de trois siècles plus tard, que viennent Ossip Lykov et son épouse. Un couple de vieux-croyants qui entreprend en 1929 une fuite en avant à laquelle leur fils Karp, son épouse Akoulina et leurs quatre enfants — Savvine, Natalia, Dmitri et Agafia — mettront un terme dans un jardin. D’ailleurs le mot sad provient du verbe sažat’/sadit’ qui signifie à la fois « planter », mais aussi « inviter, prier quelqu’un à s’asseoir ». Un jardin donc, créé de toutes pièces à partir de la taïga et qui dessine ainsi une île sur le continent. Un jardin de chair et d’os, parce que les Lykov l’ont investi par leur travail incessant, mais aussi le jardin secret d’une famille qui prépare son salut éternel. Un jardin dans le jardin. C’est le corps du jardin qui a trahi la présence des Lykov. À une quinzaine de kilomètres de la rivière Abakan, à mille mètres environs sur le flanc septentrional des Monts Saïan, perdus au milieu d’une forêt sibérienne de mélèzes et de cèdres [9], les Lykov étaient invisibles. Hors du monde. À quelques 250 kilomètres en amont des autres hommes. Et puis un été, une équipe de géologues soviétiques en quête de gisement ferrugineux a survolé en hélicoptère la région et observé une singulière « calvitie » (Peskov, 1992, p. 33) sur la montagne. C’était en 1978. Un terrain déboisé, parcouru par endroit de sillons, évoquait un improbable jardin. Fruit d’un labeur de quarante ans « dans le désert », le jardin des Lykov a été arraché au chaos apparent de la forêt, aux ours, aux rongeurs, aux loups et à un lynx. Façonné par la volonté de survivre d’une famille, ensemencé par des graines qui ont suivi la vie de pèlerin des Lykov, menacé par la fonte parfois tardive des neiges et les prédateurs, le jardin n’est jamais acquis : son entretien exige le meilleur des Lykov. Comme cette année mémorable où perça un unique épi de seigle qui, pieusement veillé par les Lykov, donna, dans sa maturité, dix-huit grains (ibid., p. 70). Ou cette autre année qui, au contraire, avait vu disparaître la carotte du jardin potager parce qu’un rongeur avait mangé les dernières graines. La taïga prélevait à sa façon l’impôt dont les vieux-croyants refus refusaient de s’acquitter, dénonçant dans un même élan les autorités impériale et religieuse, puis les kolkhozes parasites. Les Lykov ne sont responsables que devant Dieu, et leur jardin veut être leur prière au Créateur. Aussi le thé, « plante maudite par Dieu », le sucre « tentation antichrétienne », le tabac, « herbe du diable » sont-ils toujours proscrits dans les représentations lykoviennes, héritières de la pensée du Raskol : « Le Diable, se présentant chaque jour à Noé sous un nouveau déguisement, avait essayé à plusieurs reprises de le convaincre de lui révéler le secret du lieu de la construction de l’Arche. Mais, ce dernier, prévenu par Dieu, avait toujours refusé, jusqu’au jour où le Diable eut l’idée de lui apprendre à fumer du tabac. Enivré par la fumée, Noé laissa échapper le secret qu’il avait si bien gardé jusque là et dès lors, il retrouva, chaque matin, entièrement défait, le travail qu’il avait accompli la veille. » Outre les pois, les navets, l’oignon, le chanvre et le seigle, la pomme de terre constitue la base de la nourriture des Lykov. Initialement condamnée par les vieux-croyants qui l’associent au « tsar pécheur » — « pécheur est donc son fruit » — qui l’a importé d’Europe, la consommation du « tubercule immonde et satanique », de cette « plante démoniaque de perdition » atteste néanmoins d’une communauté non pas figée comme on l’a trop souvent décrite, mais capable de s’adapter partiellement à de nouvelles conditions, humaines comme physiques. Savvine et Dmitri n’ontils pas appris seuls à travailler le cuir et l’écorce de bouleau ? Pour revenir à la pomme de terre, celle-ci est accommodée de multiples façons : pilée avec du seigle, des graines de chanvre et de l’eau, la pomme de terre donne une sorte de crêpe noire qui fait office de pain, séchée en fines lamelles, elle constitue le plat de base ordinaire. La bouillie de seigle étant réservée pour « les jours de sainte fête » (Peskov, 1992, p. 63). Enfin, le tubercule peut même suppléer à la prière contre le mal de dents : « Si la prière n’y peut rien, nous tenons la bouche ouverte sur une pomme de terre brûlante (ibid., pp. 119-120). Le jardin est aussi une porte. Tantôt fermée, tantôt ouverte, sur la taïga. Malgré ses dangers, la forêt offre une économie de subsistance saisonnière qui complète le jardin nourricier des Lykov : la chasse à l’élan et au renne sauvage, la pêche à l’ombre et aux salmonidés, la cueillette de « fruits divins » (ibid, p. 64 ) — la framboise, l’airelle rouge, la myrtille, le cassis et la course aux pommes de cèdres tombées sur le toit de la maison ou encore suspendues aux arbres. La forêt sibérienne leur procure également nombre de « plantes, utiles dons de Dieu » (ibid, p. 72), notamment pour la pharmacopée de la famille : orties préparées en soupe en guise de fortifiant, décoction de rhubarbe contre les problèmes intestinaux, ortie et framboise contre le refroidissement, onction de salive et de résine d’épicéa pour soigner une blessure, etc. Les Lykov ont encore mentionné « l’huile d’épicéa à base d’aiguilles bouillies, les champignons d’arbre, les branche de cassis, d’épilobe » comme la base de décoctions, ainsi que des préparations à partir de « l’oignon sauvage, de la myrtille, du lédon de marais, de la flouve, de la tanaisie » (ibid). Les Lykov s’en tiennent à la Création. Des herbes séchées des marais qui servent de doublure aux vêtements de chanvre ou de matelas jusqu’aux bouleaux (qui poussaient également dans le jardin) dont la famille buvait la sève et tirait de lourds sabots et la vaisselle. En passant par l’écorce de bouleau et le jus de chèvrefeuille qui ont permis à Akoulina de transmettre à ses enfants l’art de la lecture et de l’écriture du vieux slave qu’elle-même tenait des Saintes Écritures. En définitive, les Lykov vivent à l’air libre le plus clair du temps. Dans la taïga ou dans le jardin. Là où, dépris des passions du monde, les Lykov sacrifient à l’humilité du travail et œuvrent à leur salut éternel. Leurs pieds nus mêlés à la neige pour arracher les pommes de terre ou à l’eau glacée du torrent poissonneux, le cadavre de Savvine reposant dans une congère jusqu’au printemps et celui de Dmitri gisant dans un tronc de cèdre au pied d’un cèdre, les Lykov épousent l’innocence de la Création divine. Faible devant Dieu, fort face au monde, leur cœur pur est à l’image de cette Création initiale. Tout le reste les détourne du visage de Dieu. Le jardin simple des Lykov, source de vie, les ramène toujours au Pancreator. L’âme du jardin Au-delà du jardin visible sculpté par les outils de jardinage d’Ossip Lykov emportés (en même temps que les douze livres religieux) et conservés depuis son départ, en 1929, de la communauté vieille-croyante de Tichi, à quelle force invisible répond l’existence érémitique de la famille ? Quel jardin secret cache le jardin sibérien des Lykov ? Loin des ermites ornementaux qui ont fleuri dans les annonces des journaux et les jardins anglais des XVIIIe et XIXe siècles [10], les Lykov cultivent leur singularité face au monde des apparences. Le jardin invisible qui habite, qui anime les Lykov, répond, à mon sens, à une lecture trine : Religieuse L’anathème contre les vieux-croyants a été levé par l’Église orthodoxe russe en 1971 et par l’Église russe hors-frontières en 1974. Encore l’absolution destinée à « guérir les blessures douloureuses, pour anciennes qu’elles soient, [et] qui furent jadis causées principalement par la présomption des pouvoirs séculiers » (Journal…, 1971, pp. 8-9), concernet-elle seulement les popovcy ou vieux-croyants prêtrisants. Ceux-là même qui avaient été jugé les moins dangereux en 1842, lorsque le Saint-Synode avait inventorié les vieux-croyants et les sectateurs en trois catégories à la demande du ministère de l’Intérieur : « moins dangereuse », « dangereuse », « très dangereuse ». Ceux-là même encore, qui en 1862, déclaraient leur loyauté envers les autorités officielles et religieuses de l’empire. Le cas des bespopovcy ou vieux-croyants sans prêtres et des sectateurs apparus après le Raskol, lui, n’était pas résolu. D’ailleurs l’un des visiteurs des Lykov rapporte que « au mot de Nikon, ils crachent et se signent de deux doigts. Ils parlent de Pierre Ier comme de leur ennemi intime » (Peskov, 1992, p. 12), de « celui qui trancha la barbe des chrétiens et s’empuantit de tabac » ou encore d’« antéchrist à visage humain » (ibid., p. 46) ; trois cents ans après la mort du patriarche Nikon, Karp Ossipovič répète en 1982 que « c’est par lui, ce débauché, que tout a commencé » (ibid, p. 58). Comment comprendre en effet que 100 ans après la publication du Sto glav qui réaffirmait les canons de l’Église et la malédiction qui frapperait celui qui ne bénirait pas tel le Christ et ne se signe pas de deux doigts (1551), que moins d’un siècle après L’instruction aux chrétiens orthodoxes relative à l’interdiction de se raser la barbe (1646), Pierre le Grand impose fiscalement le port de cette même barbe ? Lui qui avait aussi décapité le patriarcat afin de créer un Saint-Synode (1721) aux mains de « fonctionnaires » et parfois de laïcs et jeté les vieux-croyants hors de sa capitale [11] ? Les mises à mort de la seconde moitié du XVIIe siècle, la double taxation, les humiliations (à partir de 1722 un oukase prévoit que les vieux-croyants devront porter dans le dos un carré de drap rouge bordé de jaune ; ils ne peuvent posséder des terres, travailler chez un orthodoxe et peuvent se voir confisquer leurs biens à tout moment) et la pression civile grandissante (service militaire, recensement, etc.) du XVIIIe siècle, ont convaincu les plus fermes dans leur Foi de se vouer à l’errance pour sauver tant leur corps que leur âme. D’ailleurs, après avoir donné son assentiment aux gori ou immolations par le feu, Avvakoum avait ensuite encouragé ses fidèles à cacher leur vieille foi à travers les bois et les montagnes pour la protéger. Si certaines familles sont restées en ville, leur présence est comme une ombre sur le manteau du Christ, un reproche dans les yeux du Tsar : même lors de la famine de 1891, lorsqu’une descendante de la dynastie Morozova « dotée de la beauté et d’une grande fortune, avait, demandé qu’on lui permette de distribuer UN MILLION de roubles aux affamés, mais directement, sans passer par les prêtres, ni les fonctionnaires, on ne lui en donna pas l’autorisation » (Leskov, 1986, p. 13). La Vieille Foi, étrangère sur sa propre terre, errait encore Russie. Ainsi le baron suédois trouva-t-il à Chabarowa, petit village du nord de la Russie européenne, non loin de Pustozersk où avait été exilé l’archiprêtre aux XVIIe siècle et où le 6 octobre 1826 le Samoyède Taseleï Vylkin avait été miraculé sous les yeux de la mission d’Arkhangelsk (1825-1830) [12], une communauté de 9 marchands vieux-croyants et de Samoyèdes vivant en parfaite concorde : « Les Samoyèdes, disent les marchands de Poustozersk, attachent à leurs idoles la même importance que nous à nos images sacrées ; et cela leur semble tout naturel » (Nordenskjöld, 1883, pp. 74-75). Lorsque l’historien soviétique V.I. Malychev se rendit à Poustozersk en 1934, les habitants de la vingtaine de maisons de la paroisse, d’ascendance vieille-croyante, avaient oublié les noms des compagnons d’exil d’Avvakoum, mais gardé dans l’église transformée en musée local une croix de l’archiprêtre. Aujourd’hui la seconde prédiction d’Avvakoum s’est vérifiée : le lieu de son martyr est devenu un « désert » où les herbes folles étouffent en silence les derniers vestiges de l’ancienne cité. Trois cents ans plus tard, les Lykov n’avaient pas non plus oublié la leçon. « La mère s’en prenait toujours à papa : il faut vivre en ermitage. C’est le salut » confiait Agafia à un interlocuteur (Peskov, 1992, p. 55). Fuir comme l’avait expérimenté Avvakoum à plusieurs reprises. Fuir tout ce qui aliénait le corps et l’âme, « dans le désert ». L’homme fait à l’image de Dieu était mort en Russie. C’est désormais l’empereur qui modelait les hommes. L’empereur usurpateur qui trônait en majesté dans l’Église : comme Nikon avait perdu l’oreille d’Alexis Mikhaïlovitch à partir de 1658, l’Église orthodoxe avait perdu la foi de ses pères pour devenir le bras armé du pouvoir : « Ce n’est pas la vérité que vous détenez, mais le pouvoir. Et un pouvoir qui vous vient du gouvernement, avec qui vous marchez main dans la main. Vous êtes des ennemis du Christ : vous vous êtes emparés des terres, des gens et de leurs biens. Je m’étonne que vous n’ayez pas songé à nous faire payer l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons et la lumière du soleil qui nous éclaire (pp. 49-50). Où trouver ne fût-ce qu’une étincelle de la douceur du Christ dans votre doctrine ? Vous êtes comparable à Caïn & Nabuchodonosor, aux scribes et aux Pharisiens hypocrites qui paraissent justes, mais sont au-dedans d’eux-mêmes comme des tombeaux pleins d’ossements. Les hiérarques ne déplorent-ils pas que les vieux-croyants répandent l’instruction ? Et ne reprochent-ils pas implicitement au gouvernement de ne rien faire contre cet instrument de propagande (p. 111) ? Ce ne sont pas des pasteurs, mais des loups ravisseurs (p. 113). Les magistrats du Synode et du Sénat sont comme les juges qui, selon le prophète Mischée, haïssent le bien et aiment le mal, pervertissent ce qui est droit, arrachent la peau du peuple, brisent ses os et dévorent sa chair (p. 115). Les hiérarques ne persécutent pas les vieux-croyants pour leurs rites, qui leur importent peu, mais parce qu’ils ne se soumettent pas à leur pouvoir (p. 59). Ils les pillent pour qu’ils viennent grossir la foule de leurs fidèles (p. 79). Ce sont des serviteurs de Mammon dans la nouvelle Égypte du nouveau Pharaon, de mauvais pasteurs comme ceux que dénoncent Ezéchiel et Jérémie. Ce ne sont pas des serviteurs de Dieu, mais de la police (p. 91) » [13] . La collusion entre les pouvoirs temporels et spirituels, plus ou moins grande suivant les souverains, aboutirait en définitive à deux oukases (1905-1906) sous Nicolas II accordant la liberté de conscience religieuse et la reconnaissance de nombres de droits pour la communauté des vieux-croyants. Jusqu’à la Révolution, la Vieille Foi dispersée à travers les bois et les monts de la Russie — et plus loin encore puisque 3 000 sans prêtres émigrent aux États-Unis au début du XXe siècle (en Pennsylvanie et dans le Michigan notamment) — connaîtrait son âge d’or. Et lui donnant discrètement raison, le sobor de 1917, premier concile tenu depuis des siècles à la faveur des troubles révolutionnaires, restaure le patriarcat et affirme aussitôt la totale indépendance de l’Église orthodoxe russe face à tout pouvoir politique. Socio-politique Le jardin secret des Lykov est né aussi d’une dissidence sociale, d’une échappée belle face au jeune pouvoir soviétique. Si l’on considère que l’impératrice Elisabeth institue par oukase le nom de raskol’niki (« schismatiques ») en 1745, au détriment de celui de starovery (vieux-croyant) – l’oukase élisabéthain est annulé en 1783, mais un nouvel oukase doit condamner le terme de raskol’nik en 1905 –, que « la plupart des ordonnances sur les vieux-croyants sont restées secrètes jusqu’à leur publication en 1875 par le ministère de l’Intérieur [14] – certains souverains légiférant drastiquement sur le sujet, telles les 495 ordonnances de Nicolas Ier –, le contentieux entre le régime impérial et les communautés de la Vieille Foi pèse lourd dans l’histoire russe. Néanmoins par le maintien de leurs valeurs au fil du temps et la nécessité d’asseoir un statut social toujours menacé, les vieux-croyants ont constitué des dynasties d’artisans et d’industriels largement impliquées dans le développement industriel de la Russie. C’est pourquoi très naturellement nombre de révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle (1860) ont cherché un soutien face à l’ennemi commun : l’empereur autocrate. Symboliquement d’ailleurs, c’est la même année, en 1861, que coïncident la publication de La Vie de l’archiprêtre Avvakoum écrite par lui-même et l’abolition du servage. Nombre de révolutionnaires russes tel Ogarev affirment que « la liberté de la foi est la pierre angulaire de la liberté russe », que c’est de la liberté religieuse que naîtra le salut social (« Lettre au moine », Veče, n° 22, p. 103). La force de cette communauté malmenée par l’histoire, son attachement à la Russie rurale, rendent susceptible une alliance entre la Vieille Foi et la Jeune Révolution. Ainsi en 1896 Lénine [15] reçut-il 50 000 francs or de la part des milieux vieux-croyants tandis que, en 1905, Savva Morozov finançait une fraction du parti social-démocrate ainsi que la publication de la revue Iskra (L’étincelle). Nombre de Bolcheviks sont par ailleurs issue d’une famille de vieux-croyants, tel Kazakov devenu secrétaire de cellule à l’usine Commune de Paris et cité par L. Trotsky dans ses Réflexions post-révolutionnaires (Les questions du mode de vie, 1923) : « En 1917, je me trouvai pris dans le tourbillon de la Révolution à laquelle je participai. Ma famille me considéra tout d’abord comme un ermite qui a fui sa famille, comme un vaurien, etc. Je me retrouvai à l’armée. De retour de l’armée, je revins au village. Je prenais place à table et ne priais pas. On dit alors à mon père : ‘Comment se fait-il que le fils d’un vieux-croyant s’asseye à table sans faire le signe de la croix ? Le diable va lui entrer par la bouche’. Je commençais alors à manifester ma conscience communiste et à faire de la propagande dans ma famille. Je voulus procéder de même au village pour y faire disparaître les vieux préjugés. Je militais ainsi pendant quelques années. » Dans un premier temps, les sans-prêtres semblent avoir choisi le camp de la Révolution là où les prêtrisants, plus proches du régime impérial, ont souvent choisi de se battre aux côtés des Blancs (des Krestonoscy ou croisés vieux-croyants popovcy servirent en Sibérie l’armée blanche sous les ordres de l’amiral Kolčak lors de la guerre civile de 1919-1921). Mais après ces débuts difficiles, l’Église des prêtrisants appelle, en 1922, ses fidèles à se réconcilier avec le régime bolchévique (Poliakov, 1991, pp. 167-168). De son côté, le jeune pouvoir soviétique appelle à mener une propagande religieuse nuancée suivant les groupes religieux (Plénum du Comité Central du 9 août 1921, Conférence anti-religieuse auprès de l’Agitprop du Comité du PCUS des 27-30 avril 1926) à la fois parce que certaines sectes et parce que l’idéal sectaire, aux yeux des autorités, pouvaient constituer un pont vers le communisme et son homme nouveau, « débarrassé des tares de l’ancien monde ». Lénine était « le messie du XXe siècle » 16, et l’Étoile rouge, celle de Bethléem. Un certain nombre de poètes vieux-croyants ont eux-mêmes symbolisé ce lien possible entre la Vieille Foi et la Jeune Révolution bolchévique grâce à une littérature messianique où Jésus était à la tête des gardes rouges (Blok, Les douze) : « Devant eux, sous le drapeau en sang, Au-delà du vent, invisible, Par les balles, intouchable, Le sol à peine effleurant, De perles de neige constellé, De roses blanches couronné, Devant eux : Jésus-Christ. » Ainsi Nicolas Kliouev (1887-1937), issu d’une communauté paysanne sans prêtres, et qui avait aspiré dans son poème « Ja byl prekrasen i krylat » à voir son éden céleste connaître un double sur terre, n’hésite-t-il pas à comparer l’esprit révolutionnaire à celui de ses ancêtres vieux-croyants et célèbre la chute de la Troisième Rome ainsi que la malédiction de Saint-Pétersbourg qualifiée de « cité de fer » par un Christ vengeur. De même Serge Essenine (1895-1925), originaire d’une famille aisée de prêtrisants voyait en la révolution bolchévique un Christ collectif qui, en touchant de sa grâce la terre russe, soulevait un Paradis. Pourtant les choses tourneront court : Kliouev sera jeté en prison lors des grandes purges de la fin des années 1930 et Essenine, porté par le régime, s’y brûlera les ailes — il se suicide en 1925. D’autres, anonymes, retrouvent le réflexe du XVIIe siècle : entre 1932 et 1933, plus de mille moines et nonnes vieux-croyants préfèrent le rituel de la mort volontaire, s’immolant ou se noyant. Le raidissement du pouvoir, nettement perceptible dès la fin des années 1920, est une source de désillusion d’autant plus dure que la NEP adoptée lors du Xe Congrès du Parti (8-16 mars 1921) avait permis au pays de se redynamiser, au monde paysan notamment : saigné par la guerre civile et ses réquisitions, par la brutalité du jeune pouvoir inexpérimenté soucieux de marquer son territoire dans les terres comme dans les esprits, la paysannerie russe joue pleinement le jeu du commerce libre. La population agricole retrouve dès 1926 son niveau de 1913 (Poliakov, 1991, p. 168). Les vieux-croyants qui, de gré ou de force, sont majoritairement ancrés dans la nature russe, attachés au monde traditionnel russe, s’enrichissent avec le succès habituel d’une communauté fondée sur le salut par le travail. De sorte que selon l’historien soviétique Milovidov, « dans les communautés villageoises, le kulak-staroobrjadec était une figure très répandue » (Milovidov, 1979, p. 39). Mais aussitôt sonne le glas de cette figure des campagnes : d’abord le recensement de 1926 jette de nouveau sur les routes russes de l’exil la Vieille Foi, comme le rapporte la revue Antireligioznik à propos des vieux-croyants de Viatka qui allaient de village en village pour échapper au recensement [17] ; puis en 1927 (2-19 décembre), la décision du XVe Congrès du Parti d’abolir la propriété privée et de collectiviser l’agriculture. Si de 1922 à 1923 les orthodoxes officiels avaient été seuls l’objet de l’arbitraire le plus total en vertu du concept de « délit d’opinion » et de la législation d’indésirabilité », ce sont désormais le riche paysan, la classe paysanne et industrieuse, qui ne doivent plus se dresser entre le pouvoir et le peuple ; les prêtres sont d’ailleurs assimilés à ces éléments et rentrer dans le rang et un impôt spécial : leurs épouses sont invitées à divorcer et leurs enfants à les désavouer publiquement. De 1928 à 1930, les églises sont jetées à terre, les populations déportées massivement entre 1934 et 1935, les villages paysans transformés en vastes cimetières [18]. Comme il fallait liquider l’Église (en 1929, le Congrès des athées décidait d’un plan quinquennal de liquidation de la religion) [19], il convenait de « liquider en tant que classe » les paysans indépendants. Faire oublier l’ombre tutélaire de la Croix qui, en Russie, a baptisé le paysan (krest’janin) d’un nom chrétien (xristianin). Le jardin des Lykov découvert en 1978 dans la Russie soviétique a été présenté au public du strict point de vue religieux. Pudiquement, il était dit que les Lykov avaient quitté le village vieux-croyant de Tichi en 1928 (1929 ?), « ils n’étaient pas pauvres ». De même que le schisme du Raskol a coïncidé avec une épidémie de peste, Soljenitsyne parle de « Grande Peste » à propos de la collectivisation : 15 millions d’âmes fauchées dans les plaines rougies de la Russie. Par sa nature même, le jardin des Lykov est aussi la marque en terre russe de la dissidence tant morale qu’économique d’une classe paysanne qui refusa d’entrer dans les kolkhozes. Identitaire Une Russie ni grecque, ni latine, ni asiatique. Dans les critiques adressées à Nikon et à l’empereur Alexis par la Vieille Foi, il transparaît clairement une condamnation des influences occidentales, ou plus encore de la perte d’un héritage. La Foi orthodoxe héritée de Byzance qui a unifié les terres russes et les consciences ne peut être bradée par la germanophilie de Pierre Ier ou la gallomanie de l’impératrice Élisabeth. Les Russes ne veulent pas perdre leur âme. Ainsi les icônes sacrées sont-elles abâtardies par l’esthétique italienne [20] comme le regrette amèrement l’archiprêtre Avvakoum lui-même : « Voici comment on peint l’image du Sauveur : peau bouffie, lèvres vermeilles, cheveux frisés, bras et muscles épais, doigts gonflés, cuisses semblablement épaisses ; le voilà fait tout comme un Allemand ventru et gras : il ne manque plus que le sabre au côté. Tout cela, c’est peinture d’inspiration charnelle : aussi bien les hérétiques eux-mêmes sont épris d’embonpoint charnel et ont confondu le ciel et la terre. Et la Mère de Dieu, ils la font engrossée dans l’Annonciation, comme les Francs Impies. Et le Christ en croix, tout enflé : il se tient là, grassouillet, le pauvre, les jambes tels des bâtons. Ah malheureux ! Russie, Russie, quelle envie de mœurs et de coutumes étrangères t’as prise. » De même le chant monodique traditionnel ou edinoglasie se heurte bientôt à une nouveauté l’esthétique religieuse occidentale : la polyphonie. Laquelle s’accompagne d’une nouvelle forme de toit pour les églises de la sainte Russie. Paradoxalement, Avvakoum, le « dissident » du XVIIe siècle, est considéré aujourd’hui comme le premier grand prosateur russe grâce à son autobiographie, le défenseur d’une langue populaire dans la liturgie face au slavon qui s’éloigne de plus en plus des fidèles au fil des siècles. En ce sens, il est aussi un « marqueur identitaire ». Lui qui mourra un vendredi saint, en 1682, la même année que celle du couronnement du fils du tsar Alexis, Pierre Ier , chantre de l’ouverture de la Russie aux sirènes de l’Europe occidentale avec la création de sa ville de pierre et son port. Alexandre Soljenitsyne dissident lui-même s’il en fût et apôtre ardent de l’identité russe, regarde l’histoire de son pays avec désolation, dépeint le raskol comme « la plus grande tragédie de l’histoire russe ». Si dénigrée par le pouvoir en Russie, la culture matérielle et spirituelle est une référence pour l’écrivain, comme on le perçoit à la lecture d’Octobre 16. Le personnage de Tcheverdine, avec sa barbe d’un roux foncé, son indépendance infranchissable dans le regard, « qui était, parmi les paysans, de ceux qui en savent long » et l’église de Rogojskoïe [21], « un océan de blancheur, comme emplie d’anges », symbolisent la Russie éternelle, qui sont destinés à demeurer, là où nous passons tous » (Soljenitsyne, 1985, pp. 51-52). Face à « un esprit national trahi, des souverains non-russes, une intelligentsia déracinée, une Église inféodée au séculier » (Nivat, 1997, p. 151), le salut de la Russie pour Soljenitsyne est dans le Nord du pays, « asile immémorial de l’esprit russe », et singulièrement en Sibérie, là où la Vieille Foi n’a pas cédé le terrain, fidèle à la culture russe ancienne et étrangère aux notions calquées sur l’Occident, tel le « progrès ». Ainsi l’empereur Pierre Ier vanté par Voltaire comme « un grand homme en tout genre » (Voltaire, 1731), par Montesquieu comme « le prince qui a voulu tout changer [...] et ne néglige rien pour porter dans l’Europe et l’Asie la gloire de sa nation » (Montesquieu, 1873, p. 129) ou encore par Saint-Simon qui notait que « tout montrait en lui la vaste étendue de ses lumières » (Saint Simon, 1840, p. 138), symbolise-t-il aux yeux de Soljenitsyne « un esprit ordinaire, pour ne pas dire un sauvage » qui piétina « tout à fait à la bolchevique, et en multipliant les excès » l’essence du peuple russe. Un Révolutionnaire avant la lettre dans son souci de détruire, dans sa brutalité à désacraliser l’espace, comme V. Zaroubine lors du 1er congrès des écrivains sibériens en 1926 : « Que la molle poitrine de la Sibérie soit revêtue de la cuirasse de ciment des villes, armée de la gueule de pierre des cheminées d’usines, corsetée par les lignes de chemin de fer ! Que soit brûlée et abattue la taïga, que soient piétinées les steppes ! Qu’il en soit ainsi et ainsi il en sera ! Inévitablement. Ce n’est que sur le ciment et sur le fer que sera édifiée l’union fraternelle des hommes, la fraternité de fer de toute l’humanité » [22]. » Le jardin des Lykov qui s’écartent, en 1929, pour laisser le monde passer, courir à sa perte, répond au discours enflammé de V. Zaroubine par une simple affirmation de soi. Un jardin, miroir de l’âme où se reflètent selon Soljenitsyne « les réformes stérilisantes de Nikon et de Pierre le Grand », le début de la persécution et de l’écrasement de l’esprit national russe (Nivat, 1997, p. 151). Conclusion Que reste-t-il aujourd’hui des Lykov ? Tous sont partis les uns après les autres comme pour échapper une dernière fois au monde. Découvert, leur jardin n’avait plus de sens. Les cadeaux envoyés depuis tout le pays, y compris l’argent que Karp Ossipovitch a aussitôt rejeté, les visites régulières ont fragilisé l’univers des Lykov : ainsi les médicaments du siècle donnés à Leur sanctuaire découvert, profané, il ne restait que la mort aux Lykov. Un ultime refus courtois face à la dernière tentation. Le plus sûr moyen d’approcher Dieu en somme. Agafia Karpovna, la dernière des Lykov, a déménagé sur l’Erinat, mais sa route croise désormais celle de tour operators, telle cette agence d’Irkoutsk dont le programme de 14 jours pour 865 dollars vante la rencontre avec la femme, objet d’un nouvel engouement. Si la taïga efface peu à peu l’empreinte du jardin des Lykov, la revue Cerkov’ parue de 1908 à 1914 a réapparu à Moscou « sous l’immense pierre brûlante de notre sang, de notre sueur et de nos larmes » [23] imposée par l’histoire russe. On estime à présent le nombre des vieux-croyants à deux ou trois millions en Russie. Mais il existe des communautés de vieux-croyants sans prêtres aux États-Unis, en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Paraguay, en Pologne, en Roumanie, dans les pays baltes et en Australie. Le jardin des Lykov est une dissidence ; tour à tour la terre pré-Nikonienne, le plus âpre des combats, la meilleure part du peuple russe. Un espace de contre-culture, voire de contre-pouvoir, comme l’ont été les foyers culturels vieux-croyants de Moscou, de Poustozersk et de Solovki[24]. Il est le symbole de la victoire du réel sur l’utopie. Il n’est ni un refuge, ni une impasse comme le supposait l’édition russe consacrée à la découverte des Lykov (Tajožnyj tupik [25] «L’impasse de la taïga»), mais la vigne du Seigneur[26] qu’il appartient de faire fructifier en soi. En écho, le compositeur Martynov parle, lui, dès la fin des années 1970, d’impasse culturelle de l’Europe de l’Ouest et de son retour évident aux sources du chant russe d’avant le Raskol. [27] Le jardin des Lykov, symbole de l’errance de l’âme russe en quête de son Créateur, miroir du « saint » passé dans la Russie urbanisée, parasitée et profanée, est devenu le triomphe de la Vieille Foi sur les ténèbres qui s’étaient abattus sur elle. Le Christ ressuscité n’est-il pas devenu jardinier aux yeux de Marie-Madeleine un matin de Pâques (Jean, 20, 15) ? Et la pomme de terre des Lykov, confiée à l’institut de culture de la pomme de terre, a ressuscité aussi à sa façon : « productive, belle, résistante aux maladies » (Peskov, 1992, p. 159), elle s’arrache désormais dans tout le pays. Comme pour conforter le vieux Karp Ossipovitch qui, face au dessin d’un immeuble moscovite de plusieurs étages, s’était écrié : « Seigneur, en voilà une vie, comme abeilles en ruche. Et où sont les jardins ? Comment mange-ton ? » (ibid., p. 102). En excluant la Création, l’humain a exclu le Créateur et s’est improvisé démiurge. Fruit terrestre et spirituel, le jardin secret des Lykov, vieux-croyants de Sibérie, exhale le parfum de l’âme russe et invite au salut du monde dans une Russie blessée qui redécouvre sa Foi et ses chrétiens « étincelants comme des chandelles[28]. » Dominique Samson Normand de Chambourg est maître de conférences à l'INALCO et spécialiste des cultures autochtones de Sibérie occidentale. Depuis 2011, il mène principalement des recherches sur les interactions politiques et religieuses entre le monde russe et les communautés autochtones de Sibérie (sub)arctique - Nénètses, Khanty et Mansis. Outre ses travaux de terrain, il étudie également l'image de la Sibérie, les mouvements locaux indépendantistes, autonomistes et régionalistes ainsi que le récit de voyage Sibérie-Europe. Notes : [1] Voir Ronald Vroon, « The garden in Russian modernism », Revue d’études slaves : Vieux-croyants et sectes du XVIIe siècle à nos jours, Paris, LXIX/1-2, 1997, p. 147. [2] Dominique Samson Normand de Chambourg, « La guerre perdue des Khantes et des Nénètses des forêts (la soviétisation dans le district Ost’jako-Vogul’sk, 1930-1938) », Études mongoles et sibériennes. Une Russie plurielle. Confins et profondeurs, Paris, Centre d’Études Mongoles & Sibériennes/École Pratique des Hautes Études. [3] « Dans la langue des Mansi, le mot « jardin » n’existe pas ; les peuples du Nord n’ont jamais planté d’arbres près de leurs maisons. Je me souviens du premier arbre que j’ai planté. Il y a longtemps de cela, et le tout petit plan, qu’avec une amie, j’avais mis en terre est devenu arbre » : Matra Vahruševa, Na beregax Maloj Jukondy [Sur les rives de la petite Jukonda], Proza narodov Krajnego Severa i Dal’nego Vostoka Rossii, M., Severnye Prostory, 2002, p. 60. [4] Sous le règne du tsar Alexis, la conquête de la Sibérie est presque achevée. [5] Marie Bashkirtseff, Journal, 26 septembre 1877-21 décembre 1879, L’Age d’Homme, Clamecy, 1999. [6] L’hôtel de Theodora Morozova accueillit Avvakoum lors de son séjour à Moscou, et de manière générale, servit de « quartier général » aux fidèles de la Vieille Foi. La boïarde Morozova sera finalement emprisonnée après son arrestation immortalisée par le peintre Vassili Sourikov (1848-1926) ; elle mourra de faim en 1675. [7] Celui-ci sera aboli en 1971. [8] Apocalypse 13,18. [9] L’espèce Pinus Sembra est improprement appelée en russe kedr. [10] Ainsi l’honorable Charles Hamilton de Pain’s Hall, dans le Surrey, alloua-t-il sept cents livres ainsi que « une bible, des lunettes, un paillasson, un agenouilloir, un sablier, de l’eau et de la nourriture du domaine » à l’ermite qui, sept années durant, devrait porter une robe en camelot, ne jamais, sous aucun prétexte, couper ses cheveux, sa barbe ou ses ongles, sortir de la propriété de M. Hamilton, ni échanger un mot avec les serviteurs » ; l’ermite recruté déserta son poste au bout de trois semaines. De même, un gentilhomme du Lancashire offrit cinquante livres à vie pour tout ermite prêt à vivre sept années sous terre, coupé des hommes ; l’ermite ornemental résista quatre ans à l’ascèse. Sans parler de lord Rokeby, qui partageait à son insu avec les vieux-croyants, le culte de la barbe et « une particulière aversion pour l’Église ». Cf Edith Sitwell, Les excentriques anglais, Paris, Le Promeneur, pp. 34-44. [11] Un ordre synodal de 1732 spécifiait que tout vieux-croyant trouvé à Saint-Pétersbourg serait exilé pour être mis aux fers et au travail. [12] Dominique Samson Normand de Chambourg, « Quand la Foi déplaçait des montagnes : l’épopée des missions orthodoxes en Eurasie septentrionale », Colloque international Convertir/Se convertir (9-10 janvier 2004), Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. [13] Ces extraits sont issues de lettres signées Staroobrjadec et parues dans la revue Veče du 15 juillet 1862 au 15 juillet 1864. Cf. Michel Mervaud, « Herzen, Ogarev et les vieuxcroyants », Revue des Études slaves. Vieux-croyants et sectes russes du XVIIe siècle à nos jours, tome LXIX, fascicule 1-2, 1997, pp. 129-130. [14] Voir Sobranie postanovleniï po časti raskola, St Petersbourg, 1875. [15] Les Chrétiens Léninistes ont tenté de se faire enregistrer à Volgograd et veulent jouer un rôle politique. Présente dans plusieurs villes russes, la secte professe que Lénine constituerait « la seconde moitié du Christ » : voir Zinovieff, 2000. [16] Il y a peu, La pensée russe évoquait la tentative d’enregistrements de Chrétiens léninistes (Lénine formant la seconde moitié du Christ) auprès des autorités dans quelques villes du pays et leur aspiration à jouer un rôle politique : voir Zinovieff, 2000, p. 5. [17] Une attitude moins radicale que celle de certains vieux-croyants qui, en 1897, s’étaient emmurés vivants pour se soustraire aux questions « dictées par l’Antéchrist » [18] Evgenij Evtušenko, Les baies sauvages de Sibérie (Jagodnye mesta), Paris, 1981, pp. 95- 96. [19] À quelques modifications près en 1975, cette législation demeurerait en vigueur jusqu’en 1989. [20] Simeon Ušakov est le modèle de cette peinture occidentale. [21] Centre moscovite de la Vieille Foi acquis en 1771 après l’épidémie de peste, célèbre pour son cimetière et sa cathédrale de l’Intercession (1790-1792), rendue aux vieux-croyants après la perestroïka. [22] Laurent Migairou, « Campagnes perdues, villes impossibles », Quelle Russie ? Les racines et les rêves d’une société dépaysée, Paris, Éditions Autrement, série Monde, n° 67- 68, 1993, p. 114. [23] Nikolaj Engver, « Ce qu’il y a sous la pierre » (à paraître). [24] Fondé sur une île de la Mer Blanche au XVe siècle, le monastère des Solovki devient un bastion de la Vieille Foi avant de tomber sous l’assaut des autorités. À l’époque soviétique, l’île es transformée en camp du Goulag. Aujourd’hui, l’Église officielle se réapproprie les lieux et leur histoire : en juillet 2004 était présenté à Moscou par son auteur, l’archevêque Jean, Les Solovki, un second Golgotha, où « à la sous-culture reposant sur l’avilissement, la peur et la violence » répond « un authentique martyr du christianisme, emprunt de spiritualité, de don de soi, d’une dignité et d’un amour intacts » : « Solovki, istorija khristianskogo mučeničestva », Pravda, 06. 08. 2004. [25] Василий Песков, « Таежный тупик», Москва, Молодая Гвардия, 1990. [26] Allusion de ma part à Simeon Denisov, auteur des célèbres Histoire des pères et martyrs des Solovki (1720) et de Vigne de Russie (1730-1733). [27] Glaübiges Mütterchen Russland, Reiner Moritz Associates Limited, 2001. 28 Référence à une vieille chanson russe opposant le christianisme des plaines de Russie aux « Tatars, noirs comme du charbon ». [28] Référence à une vieille chanson russe opposant le christianisme des plaines de Russie aux « Tatars, noirs comme du charbon ». Dominique Samson Normand de Chambourg est maître de conférences à l'INALCO et spécialiste des cultures autochtones de Sibérie occidentale. Depuis 2011, il mène principalement des recherches sur les interactions politiques et religieuses entre le monde russe et les communautés autochtones de Sibérie (sub)arctique - Nénètses, Khanty et Mansis. Outre ses travaux de terrain, il étudie également l'image de la Sibérie, les mouvements locaux indépendantistes, autonomistes et régionalistes ainsi que le récit de voyage Sibérie-Europe. Dominique Samson Normand de Chambourg. ”Du jardin secret des Lykov, vieux-croyants de Sibérie”. Le Jardin : figures et métamorphoses, 2004, Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines, France. ffhalshs03087454 Publié dans : Le jardin: figures et métamorphoses Textes réunis par A.-M. Brenot et B. Cottret, Editions universitaires de Dijon, 2005,p.191-204

  • À la recherche de notre patrimoine historique

    par Natalia Pashkeeva L’équipe du Centre Soljenitsyne a l’immense plaisir d’annoncer à ses amis, fidèles des soirées culturelles, clients et clientes de la librairie Les Editeurs Réunis, auteurs et autrices des éditions YMCA-Press, que son projet « archives » se réalise enfin ! Grâce aux donateurs et donatrices, sans qui nous ne pourrions en accomplir autant, le rêve de soigner et de valoriser notre patrimoine historique devient réalité. En quoi est-ce important ? Nos archives constituent un ensemble documentaire complexe et riche, qui invite l’observateur d’aujourd’hui à se mettre dans les traces de nombreux acteurs du passé. Faisant face à des tragédies globales et individuelles du XXe siècle, ils espéraient tout de même avancer dans la recherche pratique et théorique de solutions pour un monde plus sûr, plus juste. Célèbres et influents, peu connus ou encore quasiment anonymes, ils ont tous participé à divers moments à la constitution de l’héritage historique exceptionnel, de caractère multiculturel et pluridimensionnel, que le Centre Soljénitsyne veut préserver et mettre en valeur. À travers la correspondance épistolaire, les comptes rendus des réunions et les notes analytiques, l’observateur d’aujourd’hui suit les trajectoires des acteurs du passé dans l’espace. Il traverse avec eux les frontières changeantes du monde après la Première Guerre mondiale, qui a vu la création de nouveaux États issus de la dislocation des anciens empires. Il apprend à connaître les difficultés qu’a la diffusion du livre russe sur le marché international, cherche à tracer l’extension de la zone d’influence du jeune État soviétique dénommé l’URSS, et assiste à des rencontres d’intellectuels et à des conférences œcuméniques de chrétiens sur l’ensemble des continents européen et outre-Atlantique. Intrigué, l’observateur d’aujourd’hui entre dans le concret des actions d’aide et d’assistance sociale déployées par des organisations internationales et des associations d’entre-aide émigrées en faveur des réfugiés et des personnes déplacées de la Deuxième Guerre. Enfin, il s’approprie le langage codé des partisans du Samizdat, qui cherchent à transférer clandestinement à l’Ouest les manuscrits des écrivains dissidents soviétiques, tels La Faculté de l’Inutile de Iouri Dombrovski (1909-1978), La Quatrième Vologda de Varlam Chalamov (1907-1982) ou L’Archipel du Goulag qui a fait grand bruit en Occident avec l’expulsion de l’URSS de son auteur Alexandre Soljénitsyne (1918-2008), qui choisit de publier ses œuvres complètes aux éditions YMCA-Press. A la lumière de ce qui précède, la particularité de l’ensemble documentaire, qui constitue le patrimoine préservé par le Centre Soljénitsyne, réside d’abord dans la multiplicité des activités et des initiatives qu’il permet de décrire. Nos archives trouvent leurs origines dans le croisement des parcours chaotiques des exilés et émigrés de l’ancien Empire russe après la révolution de 1917 et des agents des organisations internationales protestantes à visée œcuménique, l’Alliance des Young Men’s Christian Associations (YMCA), en particulier sa branche américaine, et la World Student Christian Federation (WSCF), avec son centre à Genève. Ils entrent en interaction d’abord de façon ponctuelle à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Berlin et dans les autres villes du continent européen. Les réfugiés essaient d’y construire une nouvelle vie, alors que les agents des organisations internationales développent des projets de reconstruction de l’Europe d’après-guerre, en contribuant entre autre à la gestion des flux migratoires. Des rencontres aléatoires permettent l’établissement d’une coopération d’intellectuels et d’activistes chrétiens. Une interaction de longue durée devient notamment possible grâce à un groupe de professeurs, de théologiens et de représentants de la YMCA et de la WSCF, qui, à partir de l’été 1924, s’installe en France, dans la région parisienne. Le groupe compte parmi ses leaders les philosophes Nicolas Berdiaev (1874-1948), Boris Vycheslavtsev (1877-1954) et Basile Zenkovski (1881-1962), les agents de la YMCA Paul Anderson (1894-1985), Edgar MacNaughten (1882-1933), Ethan Colton (1872-1952) qui supervise les activités à partir de New York, et Gustave Kullmann (1894-1961) qui rejoint la WSCF pour devenir ensuite officier de la Ligue des Nations, les théologiens Serge Boulgakov (1871-1944) et Georges Florovsky (1893-1979), les historiens Antoine Kartachev (1875-1961) et Georges Fedotov (1886-1951), enfin, les activistes de la jeunesse émigrée Léon Liperovski (1887-1963), Nicolas Zernov (1898-1980), Sophie Zernov (1899-1972), Léon Zander (1893-1964). Ceux-ci, pour ne citer que les plus connus. L’élargissement progressif du champ d’action et l’extension des activités se réalisent dans l’entre-deux-guerres grâce au soutien du leader de la YMCA américaine et fondateur de la WSCF John Mott (1865-1955), connu pour la visée mondiale de son action d’évangélisation de la jeunesse, et le métropolite Euloge (Gueorguievsky) (1868-1946) qui est alors à la tête de l’Archevêché des paroisses orthodoxes russes d’Europe occidentale. L’institutionnalisation de cette coopération, notamment par la création des éditions YMCA-Press, de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge et de l’Action chrétienne des étudiants russes, avec les contacts mondiaux de la YMCA et de la WSCF qui servent d’appui, permet de développer à partir de Paris les bases d’un réseau international de coopération qui rassemble les universitaires, les théologiens, les éditeurs et les activistes chrétiens et sociaux. Un mélange subtil d’éléments culturels, religieux et nationaux marque les diverses initiatives de cette communauté. Son objectif global consiste à réaffirmer la place suprême du christianisme comme un système de valeurs sociales, afin de contrecarrer l’influence de l’internationalisme communiste et athée en vigueur en URSS. L’enchevêtrement curieux de relations, parfois concurrentielles et tendues, entre l’orthodoxie se révoltant contre les conceptions rationalistes du monde et le protestantisme plus « pragmatique », avec un fort penchant pour l’œuvre sociale, a donné lieu à des activités très variées, dont les traces, parfois petites et morcelées, se retrouvent dans nos archives : les éditions YMCA-Press, les ventes de livres par la librairie les Editeurs Réunis, les rédactions des revues Put’ et Vestnik RSHD, l’action œcuménique et interconfessionnelle et l’action auprès de la jeunesse, l’aide d’urgence et l’assistance sociale en faveur des émigrés, réfugiés, personnes déplacées ou prisonniers de guerre, ou encore, l’Institut Supérieur Technique Russe en France. Nos archives ne sont pas encore disponibles pour consultation. Faisant suite à cette introduction, nous allons de temps en temps vous présenter des pièces du patrimoine documentaire préservé par le Centre Soljénitsyne. Natalia Pashkeeva, historienne, responsable de la conservation du patrimoine du centre Soljenitsyne avec Nathalie Schmemann. Les photos de Donald. A. Lowrie, Paul B. Anderson et Edgard MacNaughten ont été prises de l'édition électronique du livre de Kenneth Steuer Pursuit of an ‘Unparalleled Opportunity’, http://www.gutenberg-e.org/steuer/index.html La photo de Boris Vysheslavtseff a été prise du site web Dom Russkogo Zarubezhia https://www.domrz.ru/press/memo_dates/65_let_so_dnya_konchiny_b_p_vysheslavtseva/

  • Histoire de la publication du texte intégral du Journal de Marie Bashkirtseff

    Margarita Sokolova revient sur histoire de la publication du texte intégral du Journal de Marie Bashkirtseff Bien que la vie de Marie Bashkirtseff soit brève (1858-1884), elle fut complètement consacrée au service de l’Art dans ses diverses manifestations. Peintre, sculptrice, dessinatrice, musicienne et diariste, issue d’une famille ukrainienne, Marie Bashkirtseff bénéficie dès son plus jeune âge d’une éducation raffinée à domicile. Sa carrière artistique se déroule essentiellement en dehors de son pays natal (Poltava, l’Ukraine) qu’elle quitte à l’âge de douze ans. Elle mène alors une vie cosmopolite à travers l’Europe avant de s’installer définitivement en France. À Nice à l'âge de 12 ans, elle commence à tenir son célèbre journal intime en français. Morte de la tuberculose à presque 26 ans, elle a eu le temps de laisser sa marque sur le Paris de la fin du XIXe siècle. Ses manuscrits originaux comprennent une centaine de cahiers et carnets contenant ses notes quotidiennes sur sa vie, de son enfance jusqu’à sa mort, ses œuvres d'art, ainsi que sur la vie politique française et les origines du mouvement féministe, entre autres. Elle est morte en octobre 1884 et enterrée au cimetière de Passy. La toute première édition du journal, préparée par André Theuriet, est parue en deux volumes en 1887, avec en tête une préface écrite auparavant par Marie Bashkirtseff elle-même. C’est ainsi que le Journal de Marie Bashkirtseff a fait sa première apparition en France, publié par l'imprimerie G. Rougier pour la collection Bibliothèque Charpentier et il a été un vrai succès éditorial. La notoriété artistique que l'autrice avait acquise au cours des deux dernières années de sa vie, et les grandes funérailles que la famille avait offertes au lendemain de cette mort prématurée avaient agi comme la meilleure des publicités : Marie Bashkirtseff était déjà une légende. Le Journal de Marie Bashkirtseff, plusieurs fois réédité, a été traduit dans toutes les langues européennes. Cependant, il faut mentionner que le Journal a été censuré par la mère de l’autrice et son premier éditeur André Theuriet: des grandes parties du Journal qui, selon eux, étaient immorales, inconvenantes ou diffamatoires pour la réputation de la famille et les jeunes filles ont été supprimées. Déjà en 1874 (elle a alors 16 ans) Marie écrit : « Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les récits qui ont été, sont et seront. C'est toute une vie dans ses moindres détails, toute une femme avec toutes ses pensées, avec toutes ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, misères et chagrins et joies »[1]. Elle écrit beaucoup sur son désir d'avoir la liberté totale que seuls les hommes pouvaient avoir à l'époque : la liberté de faire des choses folles, d'aimer, de s'engager en politique, de vivre pleinement sa vie, de ne dépendre de rien ni de personne, et bien sûr, de réaliser toute sa vie artistique ! En particulier, recevoir une éducation artistique masculine au lieu du modèle féminin limité. Elle explore son corps et le décrit dans son journal intime, en évitant quand même pudiquement des mots trop intimes, voire vulgaires. Bien entendu, une telle franchise de la part d'une jeune fille célibataire ne pouvait trouver grâce et compréhension aux yeux d'un éditeur de la fin du XIXe siècle. Le texte sera donc réécrit. L'éditeur prenait-il un risque ? Oui, évidemment. Car contrairement à l'auteur, l'éditeur n'a pas le droit de se cacher derrière l'anonymat ou un pseudonyme. Ce qui signifie que ce qui pour l'auteur du livre peut être une expérience rebelle, peut pour l'éditeur attirer une mauvaise réputation sur toute la maison ou même la ruiner. À la mort de Marie, l'éditeur a pu faire ce qu'il voulait de son texte sans se soucier de la volonté de l'autrice de « ne pas imprimer mon journal avec des commentaires, mais tout simplement (...) tout publier dans l'ordre et de manière très claire »[2]. Convenons que les corrections éditoriales sont toujours une composante importante d'un texte littéraire. Mais dans le cas de Marie Bashkirtseff, dans cette première publication, une analyse péritextuelle révèle que сette falsification du texte a conduit à une critique mythifiée, qui continue avec la perception déformée par les lecteurs. D’ailleurs, toute écriture implique deux niveaux d'expression - le textuel et l'iconique. Le cercle de créateurs d'une œuvre d'art comprend également les imprimeurs et les libraires qui participent à la structuration de cette œuvre littéraire. Et cette dimension visuelle du livre publié est extrêmement importante. La toute première édition qui appartient à une collection obéit par la force des choses à des règles éditoriales qui régissent le format, la couverture, le nombre de pages, la typographie d'un ensemble de textes aux sujets jugés homogènes par l'éditeur. Par contre, un manuscrit authentique est libre dans son expressivité et porte des informations individuelles sur son autrice. Les cahiers d'adolescence de Marie Bashkirtseff sont de formes, de tailles et de dessins très variés. Mais les carnets des dernières années de la vie de Marie, lorsqu'elle avait déjà décidé avec certitude qu'elle voulait que ses journaux intimes soient lus par tout le monde, sont très homogènes et constituent une maquette déjà prête à être publiée. Elle achète spécifiquement à Paris (à la Papeterie et Imprimerie Administratives L. Gastou), des cahiers identiques avec une couverture en cuir épais, avec un cadre en or fin et des pages bordées d'or. Marie y dessine des illustrations à la plume et au crayon et transcrit à la main sa correspondance importante. Elle numérote les pages dans le coin supérieur droit. D'ailleurs, grâce à cette numérotation, il devient possible de savoir exactement combien de pages ont été arrachées au Journal. Bashkirtseff commence chaque nouveau cahier en mettant une table des matières avec la date de début et de fin de ses notes. Chaque nouveau carnet commence par la devise « Gloria cupiditas », qui signifie en latin “soif de gloire” ou “ambition”. C'est dans cette réflexion, cette précision et pourtant cette spontanéité quotidienne que réside la dialectique entre le temps – le passé et le futur. Pourtant, paradoxalement, Marie Bashkirtseff fait presque toujours preuve d'un mépris de la règle : elle écrit entre les lignes, parfois même en prenant des notes perpendiculaires à la mise en page du texte, ne se soucie pas du tout de la lisibilité, arrachant parfois des pages, les barrant ou les biffant de sorte que le texte devient totalement illisible. Ces détails peuvent renseigner le lecteur sur l'état de l'autrice, ses doutes, sa quête, alors qu'une publication sans ces éléments importants de péritexte dépersonnalise en partie la publication, la prive d'émotion, ou plutôt lui donne une voix différente. Au début du vingtième siècle, les réimpressions du Journal de Marie Bashkirtseff et les critiques de ses textes se basaient encore sur la première édition, fortement expurgée comme nous le savons. En particulier, le livre édité par Pierre Borel de l'année 1925 représente toujours le théâtre de la métamorphose de l'écrivaine. Mais le temps passe, et en 1985, un événement fondamental intervient : la professeure Colette Cosnier, biographe connue de femmes d'importance, publie la biographie : Marie Bashkirtseff. Un portrait sans retouches[3] , basée sur le texte original du manuscrit du Journal conservé à la Bibliothèque nationale de France, sans abréviations et effectivement “sans retouches”. C'est dans ces pages que nous avons rencontré pour la première fois la véritable Marie Bashkirtseff, retranscrite sans coupures. Je partage ici le premier étonnement de Colette Cosnier : « Je feuillette le manuscrit du Journal, les quatre-vingt-quatre cahiers et carnets écrits de sa main et mon émotion se change en stupeur, en bouleversement, en colère. [...] Je n'écoute que cette voix qu'on avait étouffée pendant si longtemps. On a modifié la date de sa naissance, on a supprimé des expressions jugées peu châtiées, on a censuré des passages entiers considérés sans doute comme indécents, on a édulcoré tout ce qui était révolte contre les limites imposées à la condition féminine. [...] Derrière l'héroïne de bibliothèque rose apparaît une femme qui vit, qui aime, qui crée; derrière la créature angélique et désincarnée, un corps de femme qui crie son désir. [...] La véritable Marie Bashkirtseff, une femme mystifié par un destin distrait qui l'a fait naître cent ans trop tôt, une femme prisonnière de son temps, une femme de notre temps.»[4] Dix ans après cet événement, en 1999, L’Âge d’Homme[5] a publié une partie du Journal de Marie Bashkirtseff couvrant seulement trois des douze années pendant lesquelles l’autrice a écrit. Lucile Le Roy s’est chargée de la transcription du texte et d’une recherche minutieuse. Enfin, de 1995 à 2005, la fondation commémorative du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff, fondée par Simone Fayard et maintenant dirigée par Jean-Pierre Mesnage, a pour la première fois préparé et publié intégralement les 105 journaux manuscrits de Marie Bashkirtseff, transcrits par la secrétaire générale du Cercle, Mme Ginette Apostolescu. Au total, seize volumes d’environ trois cent cinquante pages chacun ont été publiés. Dans ce premier livre de la collection, un nouveau défilé de préfaces se déroule à nouveau, mené par la première, celle de Pierre-Jean Rémy, membre honoraire de l’Académie française. La deuxième préface est celle des éditeurs, le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff. Et, enfin, la troisième et la plus importante, celle que nous avons explorée dans ce travail, provient de Marie Bashkirtseff elle-même, cette fois sans aucune édition ou modification. Aucune autre édition intégrale n'existe à ce jour. Elle n'existe dans aucune autre langue que le français. Ainsi, à ce jour, seuls la France et l'éditeur Le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff à Cherbourg peuvent se targuer d'un texte publié dans son entièreté. Evidemment, le texte dans sa complétude linguistique, visuelle, physique, matérielle tourne toujours dans cette perpétuelle métamorphose, entre la réalisation artisanale et industrielle, entre l’autrice et tous les autres. Le Journal de Marie Bashkirtseff est un exemple marquant d’une publication dans laquelle le texte de l'autrice est une version hybride de la création de tous ceux qui sont impliqués dans le processus de publication (auteur, société, mère, homme politique, éditeur, lecteur, critique etc). Chacun ajoute sa propre touche, chacun apporte un peu de lui-même. Voilà un Frankenstein littéraire, si on peut dire. Margarita Sokolova, le 08 mars 2023 [1] Marie Bashkirtseff, Journal de Marie Bashkirtsef , tom 1, Paris, G. Charpentier, 1888, p. 59. Le 4 juillet 1874 [2] Marie Bashkirtseff, Mon Journal, tome I: 11 janvier 1873 - 10 août 1873, transcription de Ginette Apostolescu, Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff, Paris, 1995, p. 25. Le 6 avril 1876. [3] Colette Cosnier, Marie Bashkirtsef : Un portrait sans retouches, édition de Pierre Horay, Paris, 1985. [4] Colette Cosnier, Maria Bashkirtseva, portret bez retushi [Marie Bashkirtsef , un portrait sans retouches ], traduction du français de T. Tchougounova, Nash Dom, Moscou, 2008, p. 13-14. (La traduction de cet extrait du russe au français est fait par Sokolova M.) [5] Marie Bashkirtseff, Journal, 26 septembre 1877-21 décembre 1879, L’Age d’Homme, Clamecy, 1999. Margarita Sokolova, historienne de l'art, critique littéraire, membre du fonds Renaissance de la mémoire de Marie Bashkirtseff de Moscou, membre de l'Association internationale des historiens de l'art (AICA), membre de l'Union des artistes de Moscou, chercheuse indépendante sur la culture de l'émigration russe en France.

  • Laure Troubetzkoy: L'œuvre de Boulgakov est d’une «extraordinaire diversité de formes et de registres»

    Traductrice et professeure émérite à Sorbonne Université, Laure Troubetzkoy est aussi à l’origine du choix des pièces et nouvelles qui composent le recueil La Fuite, Pièces et nouvelles de Mikhaïl Boulgakov nouvellement paru aux éditions YMCA-Press. Elle revient ici sur ces choix et détaille avec précision les raisons de ce corpus éditorial novateur. Merci à Mélanie Struve et à Tatiana Victoroff pour la mise en œuvre de ce chantier qui a donné lieu à une collaboration très sympathique et m’a donné l’occasion de me replonger dans l’œuvre de Boulgakov, dont j’ai commencé à m’occuper il y a plus de trente ans, à l’occasion du centenaire de sa naissance en 1991. L’an dernier, c’était son cent-trentième anniversaire, que ce livre vient commémorer. Ce recueil réunit deux pièces et sept nouvelles et invite à lire ou relire Boulgakov autrement, en associant théâtre et formes narratives courtes. C’est un peu un défi, car ce sont des genres qui traditionnellement, attirent moins le lecteur français que le roman. En ce qui concerne Boulgakov, même si plusieurs de ses pièces ont été montées en France, et certaines à plusieurs reprises, on a tendance à le considérer avant tout comme un grand romancier qui a aussi écrit des pièces de théâtre. C’est pourtant le théâtre qui l’a d’abord rendu célèbre dans son pays. En deux ans et demi, d’octobre 1926 au printemps 1929, il y est devenu l’un des auteurs dramatiques les plus en vue. Les Jours de Tourbine ont connu un succès retentissant et, début 1929, juste avant qu’il ne soit réduit au silence, trois de ses pièces étaient à l’affiche en même temps dans trois théâtres de Moscou (Les Jours des Tourbine au Mkhat, L’Appartement de Zoïka au Théâtre Vakhtangov et L’Île pourpre au Théâtre de chambre), ce qui est un record. Plus tard, les Soviétiques qui avaient pu voir au moins une de ces pièces se souvenaient de lui comme d’un auteur dramatique. Quant à son œuvre romanesque, elle n’a été découverte qu’à la fin des années 1960, près de trente ans après sa mort. Pour ce recueil, le choix s’est porté d’emblée sur La Fuite, qui est sa pièce la plus originale et la première à avoir été interdite avant même d’avoir été montée. Son originalité apparait dès le sous-titre : c’est une pièce en « huit songes ». Quand en 1925, Boulgakov avait remis au Mkhat (le Théâtre d’Art de Moscou) la première version des Jours des Tourbine, encore intitulée La garde blanche, celle-ci contenait le grand rêve d’Alexeï Tourbine qui se trouve dans le roman, mais Stanislavski l’avait fait supprimer, jugeant cet épisode peu scénique. Trois ans plus tard, Boulgakov a pris de l’assurance et remet au Mkhat, qui l’accepte avant qu’elle ne soit interdite, une nouvelle pièce entièrement composée de songes. La Fuite est une pièce sur l’exil. Elle nous montre la retraite de l’Armée blanche du Sud à travers la Crimée, jusqu’à Constantinople et, pour certains, jusqu’à Paris, comme une course à l’abîme (en russe le même mot beg, signifie à la fois fuite et course). La déroute à laquelle on assiste dans cette pièce n’est pas seulement une défaite militaire, mais une faillite morale. Toutes les illusions s’écroulent, les faux-semblants sont dévoilés et, à travers le personnage du général blanc Khloudov, se pose la question de la fin et des moyens, de la culpabilité et de l’expiation, qui est un thème central dans l’œuvre de Boulgakov. La tonalité générale de la pièce est dramatique, mais l’auteur y mêle étroitement plusieurs registres, de la gravité onirique à l’humour, du tragique à la farce (les fameuses courses de cafards à Constantinople !), avec de puissants effets d’ombre et de lumière et une orchestration musicale décrits dans de longues didascalies qui sont une autre originalité de la pièce. La deuxième pièce du recueil, L’Appartement de Zoïka, forme à première vue un contraste complet avec la première. Dans La Fuite, on change sans cesse de lieu et même de pays ; dans L’Appartement, nous sommes dans un lieu clos qui est l’enjeu de toute l’intrigue. Les personnages de la première sont entraînés vers l’exil, ceux de la seconde tentent de s’adapter à la vie en Russie soviétique. La pièce est une comédie légère, qui se déroule sur un rythme endiablé, mais qui montre la NEP sous un jour sombre et se termine par un meurtre. On y trouve un des thèmes récurrents de l’œuvre de Boulgakov, les appartements moscovites, dont les anciens propriétaires sont menacés, comme ici Zoïka, de « densification », c’est-à-dire de la réquisition des pièces jugées superflues pour y loger des prolétaires. Tel est aussi le cas du professeur Préobrajenski dans Cœur de chien. Zoïka, qui est une maîtresse femme, a trouvé un stratagème : elle ouvre un atelier de confection légal, qui se transforme la nuit en une maison de rendez-vous clandestine. L’appartement devient ainsi un espace à transformations, avec des effets de théâtre dans le théâtre, lorsque les hôtesses-mannequins présentent sur une estrade des robes du soir époustouflantes sorties d’une énorme armoire à glace, ce qui n’est pas sans faire penser au spectacle de magie noire dans Le Maître et Marguerite. Tout semble donc opposer les deux pièces, qui forment comme deux volets, l’un tragique, l’autre comique, mais ces deux volets sont complémentaires et se reflètent l’un dans l’autre. On a vu que la gravité onirique de La Fuite n’excluait pas le comique. Ici le comique se teinte par moments de mélancolie et le coucher du soleil y est aussi un moment privilégié. On y retrouve une atmosphère fantasmagorique et la même importance des effets de lumière et de l’orchestration musicale. Boulgakov appellera plus tard La cabale des dévots « pièce faite de musique et de lumière ». Cette formule s’applique aussi à nos deux pièces. Enfin, le thème de la fuite se retrouve ici en miroir : à la fin de La fuite, deux personnages décident de rentrer en Russie ; dans L’Appartement de Zoïka, quatre personnages rêvent de quitter la Russie pour Paris, Nice ou Shanghai. Il est temps de passer aux sept nouvelles qui font suite à ces deux pièces. Elles ne sont pas un appendice, mais font partie intégrante d’un ensemble conçu pour illustrer la formule de Boulgakov qui disait que le théâtre et la prose narrative étaient pour lui comme la main droite et la main gauche d’un pianiste. Antérieures aux pièces (elles ont paru dans divers périodiques entre 1922 et 1924, donc les premières ont exactement un siècle), ces nouvelles ont été choisies parce qu’on y trouve les mêmes motifs. On sait que chez lui, thèmes et motifs circulent d’une œuvre à l’autre en se recombinant sans cesse. On en a ici une illustration, qui permet de voir comment, dans le courant des années 1920, se construit peu à peu l’univers de l’écrivain. Les Aventures extraordinaires d’un docteur est l’un des tout premiers textes publiés par Boulgakov après son arrivée à Moscou. Il est largement autobiographique et l’on y voit aussi la déroute de l’Armée blanche et sa fuite vers la mer, mais cette fois au Caucase. On sait que Boulgakov avait été enrôlé comme médecin par les Blancs en septembre 1919 et s’était retrouvé avec eux à Vladikavkaz. En octobre, il a participé en tant que médecin militaire aux expéditions punitives contre les bourgades de Tchetchen-aoul et Chali-aoul qui sont décrites dans le texte. Mais l’aspect autobiographique est ici gommé par un dispositif auquel Boulgakov recourra à plusieurs reprises, celui du manuscrit d’un disparu retrouvé par ou confié à un ami, qui le publie. Ce sera le cas de Morphine et plus tard des Notes d’un défunt, alias Le roman théâtral. L’expérience personnelle est ainsi mise à distance et les deux instances narratives — l’auteur du manuscrit et l’ami qui le publie, incarnent deux variantes du destin de Boulgakov : la mort (ou dans le cas des Aventures, peut-être l’émigration, car on ne sait pas ce que le docteur est devenu) ou bien la capacité de publier. Le manuscrit fragmentaire du docteur N. montre un homme violemment arraché à son environnement familier et entraîné dans une guerre de plus en plus chaotique. Même si la violence et le danger sont mis à distance par l’autodérision et par des parallèles littéraires humoristiques (« Je ne suis pas Lermontov, moi ! »), il y a là une condamnation radicale de la guerre civile, quel que soit le camp — position qui n’est pas facile à tenir et où la seule issue possible est pour lui d’essayer de devenir un écrivain au-dessus de la mêlée. Une même condamnation de la guerre civile comme « folie » se retrouve dans La couronne rouge, qui a pour sous-titre Historia morbi, « histoire d’une maladie ». Le narrateur y évoque les violences dont il a été témoin et qui l’ont conduit dans une clinique psychiatrique où il s’est réfugié, victime d’un traumatisme moral incurable. On y trouve un véritable concentré de motifs boulgakoviens : le souvenir heureux de son frère cadet dans l’appartement familial annonce La garde blanche, la situation d’un homme volontairement réfugié dans une clinique psychiatrique sera celle du Maître, le personnage du général blanc coupable de pendaisons arbitraires préfigure celui de Khloudov dans La Fuite, tout comme le spectre d’une victime revenant sans cesse tourmenter le narrateur — tourment qui sera celui de Pilate dans Le Maître et Marguerite Malgré sa dimension modeste, cette nouvelle est donc une sorte de matrice de l’univers de Boulgakov. Avec Histoire chinoise, nous restons dans la thématique de la guerre civile, mais cette fois avec un héros inhabituel, un Chinois, qui annonce les deux personnages chinois de L’Appartement de Zoïka. Cet anti-héros est lui aussi est une sorte d’émigré, arrivé en Russie « comme une feuille morte poussée par le vent » et rêvant de retourner dans son pays. Il s’engage dans l’Armée rouge pour ne pas mourir de faim (à ma connaissance, c’est la seule œuvre de Boulgakov dont l’action se passe au moins partiellement dans l’Armée rouge), y devient une vedette car il se révèle être un artilleur virtuose, mais y connaît une mort absurde, car il agit par pur automatisme, sans rien comprendre à ce qui l’entoure. Ce personnage appelle trois commentaires. Tout d’abord, il correspond à une réalité historique : pendant la première guerre mondiale, de nombreux Chinois avaient été recrutés pour travailler en Russie à la construction de voies ferrées et dans les mines pendant que les ouvriers russes étaient au front. Après la révolution, beaucoup s’étaient retrouvés sans travail et dans l’impossibilité de rentrer chez eux. Il a aussi une dimension polémique : en janvier-février 1922 est parue dans la revue Krasnaïa nov’ la longue nouvelle de Vsevolod Ivanov Le train blindé 14-69, qui connaît un grand succès, au point que son adaptation scénique sera montée par le Mkhat en 1927. C’est l’histoire d’un groupe de partisans rouges qui, en Extrême-Orient russe, ont pour mission d’arrêter la progression d’un train blindé blanc. Parmi eux, il y a l’héroïque Chinois Sin-Bin-Ou, qui se couche sur les rails pour empêcher le train de passer. Or l’Histoire chinoise de Boulgakov est parue l’année suivante, en mai 1923. Il est fort probable que Boulgakov, qui se tenait très au courant des publications de ses confrères, ait donné là une réponse polémique à Vsevolod Ivanov. Le Chinois du Train blindé est une incarnation de l’internationalisme prolétarien et de la conscience de classe, celui d’Histoire chinoise est un pauvre hère totalement apolitique entraîné dans une guerre à laquelle il ne comprend rien. Le troisième point concerne un épineux problème de traduction : les Chinois de la nouvelle et de la pièce parlent (mal) avec un fort accent. Or si le russe se prête bien à la restitution des accents étrangers, ce n’est pas le cas du français. En russe, il y a entre autres une convention : pour rendre l’accent chinois, on remplace les R par des L. En français, cela passe mal, mais après moult hésitations, je m’y suis tout de même résolue et me suis efforcée de rendre d’autres particularités de leur prononciation, en intercalant, par exemple des voyelles entre les consonnes, car en chinois, où tous les mots sont monosyllabiques, il n’y a jamais deux consonnes côte à côte. Les deux nouvelles suivantes forment une sorte de diptyque autour du motif ô combien boulgakovien du gigantesque incendie qui détruit un grand bâtiment symbolisant ici l’ordre ancien. La première des deux est liée au thème de l’émigration : dans Le Brasier du khan, on voit un aristocrate émigré revenu clandestinement en Russie pour revoir son ancien palais transformé en musée, dont la description est librement inspirée d’Arkhanguelskoïe, le domaine des princes Youssoupov aux environs de Moscou. Chez Boulgakov, l’ancien propriétaire, le prince Tougaï-Beg, est lui aussi d’origine tatare, d’où le titre. Après avoir participé incognito à une visite guidée menée par son ancien majordome devenu gardien du musée, il parvient à y revenir seul pendant la nuit et le parcourt à nouveau, évoquant tous ses souvenirs. Mais « rien ne reviendra plus. Tout est fini ». Le geste fatal qui va réduire le palais en cendres n’est pas dicté par un simple désir de vengeance, mais par l’attitude des nouveaux maîtres, qui conservent soigneusement son passé tout en le dénigrant systématiquement. Étrangement, cette nouvelle semble réaliser le fantasme nabokovien de retour clandestin en Russie pour revoir les domaines confisqués, mais avec une fin typiquement boulgakovienne. Le N°13, immeuble Elpitt-commune ouvrière se termine elle aussi par un incendie. Il s’agit cette fois d’un ancien immeuble moscovite haut de gamme transformé en ensemble d’appartements communautaires. Boulgakov s’est ici inspiré du N° 10 de la rue Bolchaïa Sadovaïa, où il a habité — dans un appartement communautaire — de 1921 à 1924 et dont il a gardé un souvenir cauchemardesque. C’est là que se trouve à présent le musée Boulgakov — avec les fameux graffiti dans la cage d’escalier. On assiste dans la nouvelle à une dégradation progressive de l’immeuble qui fait penser à Cœur de chien et l’incendie final est ici provoqué par l’incurie des nouveaux occupants, dont une certaine Annouchka, une mégère que l’on retrouvera dans Le Maître et Marguerite : comme chacun sait, c’est Annouchka qui, en cassant sa bouteille d’huile de tournesol, provoque au début du roman la mort de Berlioz. Avec l’incendie de l’immeuble N°13, là aussi, « Rien ne reviendra plus. Tout est fini », mais cette fin catastrophique est en même temps décrite avec une évidente jubilation. L’immense brasier, les camions et les casques étincelants des pompiers, les occupants qui se jettent par les fenêtres, l’écroulement des étages, tout est paroxystique. Même s’il s’agit une fois de plus de la fin de l’ancien monde, il y a là une sorte de revanche poétique sur la catastrophe qui est bien dans l’esprit de Boulgakov. Dans les deux dernières nouvelles, nous sommes à l’intérieur d’un appartement moscovite. Scènes moscovites, qui s’apparente au genre du fel’eton, ces chroniques satiriques que Boulgakov publiait dans les journaux, est proche à la fois de L’Appartement de Zoïka et de Cœur de chien. Elle montre la prodigieuse inventivité dont fait preuve un ancien avocat pour éviter la « densification ». Le ton est humoristique, d’ailleurs, nous sommes le 1er avril lorsque commence le récit et au terme de toutes les péripéties narrées rétrospectivement, les protagonistes apprennent par téléphone qu’ils sont frappés par un nouvel impôt. Excédé, l’avocat lève les yeux vers le portrait de Karl Marx qu’il a accroché au mur par opportunisme, mais celui-ci reste impassible. « Le contour de sa barbe était doré par le soleil d’avril ». Le message est clair : avec la NEP, Karl Marx reste, mais l’argent est de retour. Enfin, pour clore ce recueil, j’ai choisi la courte nouvelle Un psaume, qui ne ressemble pas aux autres. Certes, l’action se situe là aussi dans un appartement communautaire, mais pour une fois, les relations entre voisins semblent plutôt paisibles et l’un des deux protagonistes est un petit garçon, ce qui est rare chez Boulgakov. Cette nouvelle est un petit bijou, une miniature délicate où la mélancolie du narrateur solitaire est égayée par les visites du fils de la voisine, un enfant de quatre ans auquel il raconte des histoires. On voit ici à l’œuvre les deux mains du pianiste, car la nouvelle est ponctuée de dialogues et de didascalies qui l’apparentent à une saynète, où le leitmotiv — un couplet de la romance de Vertinski « Tout ce qui me reste » — suggère une lueur d’espoir, la possibilité de nouveaux liens apaisés entre les êtres. Ces pièces et ces nouvelles illustrent donc, non seulement la circulation des motifs dans l’œuvre de Boulgakov, mais l’extraordinaire diversité des formes et des registres. Il me reste à espérer que ce petit voyage à travers son théâtre et sa prose narrative vous aura donné envie de redécouvrir cet immense auteur sous un jour nouveau. Laure Troubetzkoy, le 08 février 2023 Laure Troubetzkoy est une universitaire et une traductrice française. Ancienne élève de l’ENS Sèvres, elle est agrégée de russe et professeure émérite à Sorbonne Université. Elle a notamment traduit Boris Pasternak (Fragments de prose des années 1920, Gallimard, 1990) et Vladimir Nabokov (Lettres à Véra, Fayard, 2017) Source : éditions vendémiaire

  • A propos de l'attribution du Prix Nobel 2022 à Ales Bialiatski, à Memorial et au CLC.

    Toute l’équipe du Centre culturel russe Alexandre Soljénitsyne salue l’attribution du prix Nobel de la paix 2022 au militant des droits de l’homme et prisonnier politique biélorusse Ales Bialiatski ainsi qu’aux deux organisations de défense des droits de l’homme : Mémorial et le Centre pour les libertés civiles (Ukraine). Nous adressons nos plus chaleureuses félicitations aux récipiendaires et leur adressons nos meilleurs vœux de succès dans leur courageux combat. Ce prix permet d’attirer l’attention du monde entier sur l’importance de ce combat et sur les persécutions que subissent actuellement les militants des droits de l’homme en Russie et en Biélorussie. Nous condamnons ces persécutions ainsi que les violations systématiques des droits de l’homme commises actuellement dans ces pays et dans les territoires occupés d’Ukraine. Nous nous joignons à l’appel du Comité Nobel norvégien pour la libération de M. Ales Bialiatski, emprisonné depuis l’été 2021. Nous appelons de nos vœux l’émergence d’une Europe de l’Est démocratique, pacifique et ouverte, honorant la mémoire des victimes du totalitarisme, fidèle à sa vocation européenne et aux principes de l’Etat de droit. Весь коллектив Русского культурного центра имени Александра Солженицына приветствует присуждение Нобелевской премии мира 2022 года белорусскому правозащитнику и политзаключенному Алесю Беляцкому и двум правозащитным организациям "Мемориал" и Центр гражданских свобод (Украина). От всей души поздравляем лауреатов и желаем им всяческих успехов в их мужественной борьбе. Эта награда призвана привлечь внимание мировой общественности к важности борьбы за права человека и к преследованиям, которым подвергаются правозащитники в России и Беларуси. Мы осуждаем эти преследования и систематические нарушения прав человека в этих странах и на оккупированных территориях Украины. Мы присоединяемся к призыву Норвежского Нобелевского комитета освободить Алеся Беляцкого, который находится в заключении с лета 2021 года. Мы выступаем за становление демократической, мирной и открытой Восточной Европы, хранящей память о жертвах тоталитаризма, верной своему европейскому призванию и принципам правового госудраства.

  • "35 années plus tard" par Nikita Struve

    Article écrit à l'occasion des soixante-dix ans de la maison d'édition YMCA-Press en 1990. Lorsque, en 1955, A.B. Kartachev publiait un article dans « Le Messager de l’ACER » (Vestnik RSKhD) sur le succès historique d’YMCA-Press, il aurait pu sembler que l'activité de la maison d'édition appartenait déjà au passé... Le nombre de livres publiés était tombé à deux ou trois par an, tandis que la maison d'édition Tchekhov, établie aux États-Unis, publiait plusieurs dizaines de titres à un rythme soutenu. Mais la maison d'édition Tchekhov n'a pas fait long feu (elle a fermé en 1956), alors qu’YMCA- Press était destinée à poursuivre une longue route, trente-cinq nouvelles années fructueuses. Et aujourd'hui, la maison d’édition, qui a fêté ses soixante-dix ans, se tient fermement debout, peut-être plus fermement que jamais... Après la mort de Nicolas Berdiaev en 1948, la maison d'édition continue d'être dirigée à distance, des Etats-Unis, par D. Laury et P. Anderson, tandis que la direction effective est confiée à un employé de longue date d’YMCA-Press, désormais âgé, Boris Kroutikov, un homme compétent mais à la culture insuffisante. Les années 1950 ont vu un changement de génération au sein du centre de l’YMCA, américain, et pour les nouvelles personnes en charge de l'organisation, le domaine russe et les problèmes de philosophie religieuse, semblaient difficiles à comprendre, étrangers et non pertinents. Inquiet du sort de sa création, Pavel Anderson prit la décision de confier la maison d'édition à l'organisation la plus vivace de l'époque en France, l’Action Chrétienne des Étudiants Russes. Le mouvement de l’ACER avait, dans l’émigration, parcouru un chemin similaire à celui d’YMCA-Press. Créé avant la révolution en Russie grâce à la ferveur missionnaire américaine, il s'est transformé en un véritable mouvement de jeunesse orthodoxe lors de la célèbre conférence de Pcherov en 1923. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, l’ACER a connu en France un nouvel essor. Sous la présidence immuable du toujours jeune père Vassili Zenkovski, qui avait trouvé en Ivan Vassilievitch Morozov un secrétaire énergique, l’ACER réunissait un large éventail de jeunes croyants au sein de cercles de discussion, à l’occasion de congrès et de camps d'été, s'efforçant de surmonter le fossé entre la piété confinée à l’église et le monde. Le père Vassili Zenkovski cumulait alors les fonctions les plus diverses : doyen de l'Institut de théologie, président du conseil diocésain et prêtre de paroisse, mais il considérait néanmoins son travail avec les jeunes et le développement de l’ACER comme l'œuvre la plus importante de sa vie. Sur sa recommandation, trois membres du Conseil de l’ACER ont été nommés pour gérer la maison d'édition : Ivan Morozov comme directeur, Boris Fiz comme responsable financier et Nikita Struve comme conseiller littéraire. Au sein du comité exécutif, le trio des « Acériens » a été complété par deux représentants de l'YMCA américaine. Ainsi, la majorité des voix et la véritable direction demeuraient aux mains de l’ACER. A leurs débuts, les éditeurs débutants n'ont pas eu la tâche facile : le soutien financier de l'YMCA était réduit au minimum, les années d’absence de direction active avaient généré une gestion de routine. De plus, la maison d'édition était installée au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier avec une enseigne peu visible, dans un quartier élégant mais non littéraire. Mais nous avons eu de la chance: en 1961, l'hôtel particulier a été mis en vente et, grâce à une opération immobilière couronnée de succès, il nous a été possible d'acheter un beau local au centre du Quartier latin, entre la cathédrale Notre-Dame et le Panthéon. Depuis longtemps déjà, YMCA-Press avait créé une société de distribution de livres de divers éditeurs étrangers, appelée Société des Éditeurs Réunis. Après la guerre, la vente de livres soviétiques s'est ajoutée à celle des livres étrangers. L'ouverture de la librairie de la rue de la Montagne Saint-Geneviève marqua le début d'une nouvelle ère pour la maison d'édition. Par hasard … ou non, lors du déménagement, une grande reproduction en noir et blanc du tableau Sainte Geneviève enfant en prière de Pierre Puvis de Chavannes (des fresques ornant les murs du Panthéon) a été retrouvée abandonnée dans le sous-sol des anciens locaux. Il est à noter que sainte Geneviève (Ve siècle), patronne de Paris (Gueorgy Fedotov lui a consacré une excellente étude dans l'un des premiers numéros de la revue « La Voie »(Pout’), a étendu trois fois son voile sur les Russes en France : on sait que dans une banlieue nommée en son honneur s’est développé à partir de 1926 un cimetière orthodoxe russe ; grâce aux efforts de Vladimir Lossky, la première paroisse orthodoxe francophone a été ouverte dans la rue nommée d’après sainte Geneviève; et enfin, dans cette même rue s’est installée une maison d'édition orthodoxe. Elle se développait lentement : il restait peu d'auteurs vivants (il y avait très peu d'auteurs écrivant en russe parmi la deuxième génération de l’émigration), et les fonds pour les publications étaient très limités. Pour éditer une série de livres hérités de l’immédiate époque pré et post révolutionnaire (Contemplation en couleurs de E. Troubetskoï, le recueil Des Profondeurs et d’autres), il fallut сhercher des fonds partout et même parfois payer de sa poche. Le renouveau est venu avec la fin du second dégel de Khrouchtchev et le développement du samizdat, qui s’est rapidement transformé en tamizdat. Les manuscrits ont commencé à affluer tout seuls, souvent à l'insu des auteurs, au mieux avec leur consentement tacite. C'est ainsi que YMCA- Press, avec d'autres éditeurs, a publié Le Pavillon des cancéreux et Le Premier Cercle. Mais le véritable événement qui a largement déterminé le sort d’YMCA-Press et son épanouissement fut une lettre d’ Alexandre Soljenitsyne dans laquelle, après le refus de la revue « Novy Mir », il confiait à YMCA-Press la publication d’Août 14. Puis, trois ans plus tard, Soljenitsyne s'est tourné vers YMCA-Press avec une mission encore plus cruciale: publier le premier volume de L'Archipel du Goulag dans les plus brefs délais et dans le secret le plus absolu. Sauf erreur de ma part, le signal "publiez !" a été donné à la mi-octobre. Contrairement au souhait de l'auteur que le travail se fasse au milieu de nulle part, en province, il a été décidé de confier la composition à notre imprimeur habituel, Léonid Lifar (frère du célèbre maître de ballet). Ayant connu les premières horreurs de la collectivisation à Kiev, il a traité la tâche qui lui était confiée avec un respect quasi religieux. Et bien que le travail ait été effectué dans une grande et bruyante imprimerie de Paris, le secret fut gardé. La bombe explosa le 28 décembre 1973. Ce livre-événement, phénomène qui n’arrive qu’une fois par siècle, a placé notre maison d’édition au centre de l’attention mondiale. En quelques semaines, le premier volume a atteint le tirage sans précédent dans l'histoire de l'émigration (et qui n’a, bien évidemment, jamais été dépassé depuis) de 50 000 exemplaires. Même ceux qui ne lisaient pas le russe, ou très peu, l’achetaient, comme un objet, comme une relique. Les nouveaux dirigeants de l'YMCA américaine ont été quelque peu surpris d’apprendre l’existence, grâce à L’Archipel, d’une maison d’édition portant le nom de leur organisation : ils avaient déjà eu le temps de l’oublier. Avec la parution de L’Archipel et l’exil de l'auteur qui s'en est suivi, la décennie Soljenitsyne a commencé, non seulement pour YMCA-Press, mais pour toute la culture et l'histoire mondiales. En l’espace d’un demi-siècle, ce sont deux traditions qui se sont vues réunies dans YMCA-Press : celle de la philosophie religieuse et celle de la littérature prophétique ; toutes deux intolérables pour le régime soviétique, elles ont été marquées par des expulsions. L’expulsion des philosophes par Lénine en 1922 correspond à celle de Soljenitsyne par Brejnev en 1974... La première a permis la création de la maison d'édition, la seconde lui a donné un nouvel élan. Les œuvres déjà prêtes pour la publication, envoyées à l’avance par Soljenitsyne, l’attendaient en Occident : la prophétique Lettre aux dirigeants, déjà imprimée, qui anticipait les grandes orientations de la perestroïka, l’appel Ne pas vivre dans le mensonge « plus lourd que bien des volumes » qui fit le tour de la planète, les tomes 2 et 3 de L'Archipel du Goulag, à couper le souffle. Dans un tourbillon d’apparitions à la télévision et d'interviews dans les journaux, YMCA-Press participait à la finalisation du recueil de textes sociopolitiques Des voix sous les décombres, le premier cinquante ans après Des profondeurs qui avait été saisi à l’imprimerie même (il rappelle ce dernier non seulement par son contenu, mais aussi par son titre), ainsi que d’une enquête anonyme (on le sait aujourd’hui : il s’agit d’une œuvre posthume inachevée d'Irina Medvedeva Tomachevskaïa) sur le véritable auteur du Don Paisible. Dans le silence des montagnes suisses, Soljenitsyne achevait ses mémoires littéraires Le chêne et le veau, composait Lénine à Zurich à partir de divers chapitres de l'épopée La roue rouge, qui, même maintenant, après la publication des "Nœuds", mérite une existence indépendante, tant la lutte intérieure entre le lauréat du prix Nobel et le leader de la révolution mondiale y est intense... YMCA-Press n'était pas préparé à un tel rythme de travail : les nombreuses œuvres de Soljenitsyne devaient être publiées en urgence pour consolider leur fort impact social et politique, mais également pour libérer l’auteur, afin qu’il puisse se consacrer tranquillement à son travail de chroniqueur de l’épopée de la révolution. En même temps que Soljenitsyne, ou à sa suite, YMCA-Press a commencé à publier presque tous les auteurs les plus en vue de l'URSS : parmi les plus importants, citons I. Dombrovski (La Faculté de l'inutile), Nadejda Mandelstam (Souvenirs), Lidia Tchoukovskaïa (Entretiens avec Anna Akhmatova), V. Chalamov. La maison d’édition recevait des manuscrits de classiques russes de l’époque soviétique, épargnés par les flammes, notamment Cœur de chien de Boulgakov et Tchevengour de Platonov, deux chefs-d'œuvre incontestables du milieu et de la fin des années 1920. Les nouveaux défis auxquels a été confrontée la maison d'édition ont conduit, une fois la période de "tempête et de passion" calmée, à une transformation radicale. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, quatre des cinq membres du comité exécutif sont décédés l'un après l'autre. Le dernier à décéder était le plus âgé d'entre eux, l'un des fondateurs de la maison d'édition, P.F. Anderson. Avec sa mort, tout lien avec l’YMCA américaine a été définitivement rompu. Avant sa mort, P. F. Anderson a eu le bonheur de voir son livre de mémoires en anglais, No East or West, édité par YMCA-Press. Il est assez symptomatique qu’il n’ait pas trouvé d’éditeur pour cet ouvrage aux Etats-Unis, lui, un Américain de naissance, membre éminent d'une grande organisation sociale ! Deux membres de l’ACER (Cyrille Eltchaninoff et Daniel Struve) et deux Russes n’appartenant pas à l’ACER (Nathalie Schmemann et Natalia Soljenitsyne) ont rejoint le Comité exécutif. Ainsi, pour la première fois de son histoire, la gestion de la maison d'édition était entièrement entre les mains de Russes ou de membres de la communauté russe émigrée, et, comme auparavant, les membres de l’ACER conservaient la majorité (trois voix sur cinq) en cas de décisions importantes. Pour assurer l’avenir de la maison, quelles que soient les vicissitudes qui pourraient survenir par la suite, son personnel a été réduit de plus de moitié et, en raison des progrès techniques, YMCA-Press a également entrepris de saisir le texte de la plupart de ses livres sur ordinateur. Ces transformations ont entraîné une augmentation de l'activité éditoriale : pour la première fois de son existence, YMCA-Press a commencé à publier régulièrement 20 livres par an. Si à l'époque « berdiaevienne », la maison d'édition avait sa propre revue trimestrielle, « La Voie » (Pout’), qui réunissait la fine fleur de la philosophie religieuse de l'émigration (à l'exception de Ivan Iline et Pierre Struve, dont les différends avec Berdiaev s’étaient aggravés), dès les années 1970, c’est la revue « Le Messager de l’Action Chrétienne des Étudiants Russes » ( Vestnik RSKhD) qui occupa cette place. Ayant omis sur la couverture, à la suggestion d’Alexandre Soljénitsyne, le terme restrictif « étudiant », et ajouté au lieu d’édition (Paris), New-York, d’où venaient les meilleurs théologiens, d’ailleurs formés à Paris, et Moscou, d’où parvenaient sans discontinuer les manuscrits en samizdat, portant le volume de la revue à 300 pages, « Le Messager » (Vestnik) compensait, par son large horizon— au-delà de la théologie, on y trouve des sections littéraire et sociale — l’absence de grands philosophes qui faisaient le renom de « La Voie », et poursuivait la tradition, commencée par Soloviev, d'un christianisme actif auquel aucun domaine de la vie humaine n’était étranger. Le programme éditorial a été systématisé. Dans les profondeurs des forêts du Vermont, Natalia Soljenitsyne a saisi de ses propres mains les dix-huit volumes des Œuvres complètes de son mari, qu’YMCA-Press a publiées en trois versions : reliées, par souscription, brochées pour la vente au détail et en petit format, principalement pour être expédiées en Russie. Non content de son travail sur les « Nœuds » de son épopée monumentale, (à ce jour, 10 volumes sur 12 sont parus), Soljenitsyne a créé deux collections, qui connaissent toutes deux un grand succès. La première est consacrée aux zones d’ombre de l'histoire russe contemporaine et compte déjà huit volumes. La seconde, intitulée « Notre passé proche », est constituée de journaux intimes et de mémoires, et cherche à ressusciter la vie quotidienne, l’atmosphère d'une époque à jamais révolue, qui échappe trop souvent aux historiens : ainsi le lecteur pourra se familiariser avec la vie de la noblesse (N. Volkov, E. Troubetskoï, E. Sayn-Wittgenstein), le développement des zemstvo (V. Obolenski), la lutte contre le terrorisme (A. Guerassimov), la dégradation progressive de la justice dans les années 1920, les dures conditions de la captivité allemande, etc. La section des mémoires est également richement représentée même en dehors de la série « Notre passé proche » : on y trouve la Géorgie menchevique (le général Kvinitadze), les Russes de Harbin (E. Ratchinskaïa), le récit de l’isolement pendant vingt-cinq ans dans une cellule individuelle de B. Menchaguine, témoin du massacre de Katyn, et bien d'autres choses encore... La littérature de fiction, ces dernières années, est passée au second plan, à l'exception des « Nœuds » de Soljenitsyne et du riche héritage de l'âge d'argent, encore loin d'être épuisé. Ainsi, YMCA-Press a publié la collection la plus complète des œuvres de M. Volochine, a réédité les romans oubliés de S. Klytchkov, avant sa réhabilitation en URSS ; elle a complété la collection d'œuvres d'Akhmatova et de Mandelstam, commencées chez un autre éditeur, a publié deux volumes d'inédits de Goumilev, un inédit de Tsvétaïeva ainsi que le premier grand recueil de ses lettres. Mais YMCA-Press s'est également intéressée à la poésie plus récente, en publiant des recueils de poésies de I. Lisnianskaïa, O. Sedakova et I. Koublanovski, interdits en URSS il y encore peu de temps. Une collection de "Poésie choisie", limitée jusqu'à présent au XXe siècle, a été créée principalement pour les étudiants en slavistique : une attention particulière est accordée au choix des poèmes, qui, autant que possible, doit se rapprocher de celui de l’auteur, ainsi qu’à la mise en page. L’une des tâches de notre maison d’édition est aussi de mettre en forme et publier les archives littéraires de l’émigration. Jusqu'à présent, un seul recueil a été publié, consacré à la brève mais tumultueuse période du "Berlin russe", mais deux autres vont paraître bientôt : La Confrérie Sainte-Sophie (Prague Berlin Paris), contenant les comptes-rendus des réunions au cours desquelles les coryphées de la pensée russe discutaient des questions brûlantes du moment, ainsi que la Correspondance des rédacteurs de la meilleure des revues de l’émigration, « Les Annales contemporaines » (Sovremennye zapiski). Les albums d'art et de documents photographiques représentent une autre de nos nouvelles collections. Quatre tomes volumineux de Quarante fois quarante (Sorok Sorokov) contiennent des photos et des descriptions de toutes les églises existant à Moscou avant 1917, (compilateur : P. Palamartchouk). Les biographies et les photos (dans la mesure du possible) de plus de deux cent cinquante hiérarques orthodoxes morts en martyrs y ont également été rassemblées. Un album de toutes les églises de Saint-Pétersbourg est en préparation. Comme on peut déjà le voir d’après la liste de ces albums, la ligne principale de la maison d'édition reste la culture spirituelle orthodoxe russe. Répondant aux besoins de l'Église dévastée en Russie, notre maison a publié toute une série de livres liturgiques : l’Euchologe (Trebnik), le Hieratikon (Sluzhebnik), le Livre de prières (Molitvoslov), les textes de la Divine Liturgie et des Vigiles, les offices de la Semaine Sainte, et un recueil volumineux de prières en langue russe. Au sein de la deuxième génération de l’émigration, les théologiens succèdent aux philosophes : Florovski, Afanassieff, Zernov, Schmemann, Meyendorff et d'autres. De leur riche héritage, publié pour l’essentiel par YMCA-Press, nous distinguerons deux ouvrages véritablement prophétiques : L'Église du Saint-Esprit du protopresbytre Nicolas Afanassieff, qui expose avec la plus grande clarté l'idée que, dans l’Église, le pouvoir se dissout ou du moins doit se dissoudre, changer ontologiquement, dans l'amour ; et L'Eucharistie du protopresbytre Alexandre Schmemann, qui rétablit le vrai visage, par- delà les strates historiques, du sacrement fondamental du christianisme. Nous accordons une grande attention aux travaux historiques et à ceux consacrés aux fondements de la spiritualité orthodoxe. Une série consacrée aux ascètes, justes et martyrs russes du XXe siècle est née. La tradition de la littérature religieuse pour enfants a été poursuivie : une nouvelle édition des Feuillets pour apprendre à lire aux enfants, avec des illustrations d'une étonnante fraîcheur spirituelle et artistique de Sœur Ioanna Reitlinger, a connu un succès exceptionnel en Russie soviétique. L'intérêt pour l'orthodoxie en Occident et l'existence de communautés orthodoxes francophones ont incité YMCA-Press à entreprendre la publication d'ouvrages orthodoxes en français, traductions comme originaux (collection L’Échelle de Jacob). Les grands penseurs du début et du milieu du XXe siècle ne sont plus. Ils n’ont eu ni disciples, ni successeurs. Il est donc temps de systématiser leur héritage : YMCA-Press a entrepris de publier simultanément la collection des œuvres de trois auteurs : N. Berdiaev, P. Florenski et G. Fedotov. Progressivement, un certain nombre d'œuvres encore inédites du protopresbytre Serge Boulgakov seront publiées. Comme le montre cette brève liste des principales initiatives de notre maison d'édition, il est difficile de reprocher à YMCA-Press son inactivité. La maison d'édition et sa librairie ne comptent que sept employés : une assistante de direction, une comptable, une responsable commerciale, une typographe et demi, une rédactrice-correctrice d'épreuves, et un vendeur et demi... Pendant de nombreuses années, près de 70 ans, YMCA-Press a été presque la seule gardienne de la culture russe. Maintenant, alors que l'émancipation de la Russie est en marche, elle deviendra l'un de ses foyers, au même titre que les maisons d'édition de Russie. Participant à l’action commune de ses grands-pères, pères et petits-enfants, que ce soit ici, à l'étranger ou là-bas, en Russie, la maison d’édition YMCA-Press, se retournant non sans légitime fierté sur son long parcours, est prête à continuer à servir la littérature russe comme la culture théologique et spirituelle orthodoxe russe. N. Struve 1990 Traduction Alice Lamboley, étudiante en master de traduction à l’Inalco.

CENTRE CULTUREL ALEXANDRE SOLJENITSYNE
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