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De Cromwell à Lénine, vers l’utopie par la violence…

Lénine fut comparé à Cromwell, au protopope Avvakoum, la métaphore de l’homme nouveau, venue de l’apôtre Paul est omniprésente dans la poésie soviétique à ses débuts (Maïakovski), et la tragicomédie de Cromwell de Lounatcharsky, jouée au théâtre Maly en 1921, se lisait comme une préface à la Révolution russe.

Dans son film Le Signe du Taureau, Alexandre Sokourov a montré, dans son magnifique langage visuel, l’homme puissant face à sa mort. Cromwell et Lénine sont morts avant terme, emportés par un mauvais numéro dans la tombola qui égalise puissants et humbles. Le véritable nivellement, pour reprendre l’utopie des « levellers » anglais du XVIIe siècle, les « Niveleurs ». Le nivellement de tous, l’utopie du « lit de Procuste », comme le rappelait le satiriste Alexandre Zinoviev, a joué un grand rôle dans l’imaginaire européen et soviétique.

Lénine hémiplégique et sa femme, à Gorki, peu avant sa mort (image du film Signe du Taureau, d’Alexandre Sokourov, Lénine est joué par Leonid Mozgovoï). L’homme puissant impuissant, enfermé dans le carré noir de l’art et de la mort…

En mai 1920 le mathématicien et philosophe Bertrand Russel eut une rencontre seul à seul avec Lénine. Russel était un communiste idéaliste, mais dubitatif. Arrivé avec une délégation de syndicalistes anglais, il fut désagréablement surpris par la pauvreté, la bureaucratie, la violence de la Tcheka. Comme plus tard André Gide, il modifia sa position entre son premier livre Pratique et théorie du communisme et sa brochure, Lénine, une impression, écrite à la mort du fondateur de l’URSS. Lénine lui semble un nouveau Cromwell, c’est-à-dire un libérateur qui veut établir la Cité du futur par l’application de la violence. La décapitation de Charles Ier, à Whitehall, le 30 janvier 1649 avait été précédée d’un procès. Celle de Louis XVI, exécuté le 21 janvier 1793, également. (Le 21 janvier deviendra en URSS une fête, la commémoration de la mort de Vladimir Lénine). Le massacre de l’empereur Nicolas II et de la famille impériale à Ekaterinbourg, le 16 juillet 1918, était connu, mais pour Bertrand Russel comme pour presque tous, il était charrié dans le flot des violences de la guerre civile. Pierre Pascal, n’en parle pas dans ses Journaux, et quand je lui posai la question, il dit avoir vu la maison Ipatiev, où venait d’avoir lieu le massacre, et avoir « entendu parler » des événements... Il était secrétaire de Tchitcherine, et celui-ci répondit au pape qui s’inquiétait « Ils sont dans un endroit avec lequel nous n’avons pas de relations diplomatiques. » Un humour noir dans le flot des atrocités. Lénine, « tsar rouge » [1], ou « dictateur rouge »[2] savait, comme dit l’historien George Vernadksy, « diriger le fleuve Révolution » vers le lit qu’il lui avait préparé.


Victor Hugo, dans son Cromwell fait du général anglais fondateur d’une République, un héros romantique, hétérogène, protée composé de tous les contraires : puritain et entretenant quatre fous de cour autour de lui, cruel et guindé sur l’étiquette, acteur mettant en scène son couronnement à Westminster, pour y renoncer au tout dernier moment ; bref « grotesque et sublime ». Hugo était plus occupé à faire un drame romantique et shakespearien qu’à comprendre l’esprit de la Grande Révolte anglaise, avec son étonnant mélange de militarisme et de presbytérianisme.


Lounatcharsky est plus proche de cet esprit de violence pour le salut des âmes. On trouve chez les deux auteurs des mots historiques cueillis à la même source, mais chez Lounatcharsky la proclamation « Le Parlement est un grand Sanhédrin divin, un Soviet d’Élus ! » est plus parlante pour les contemporains ! Lounatcharsky jouait auprès de Lénine le rôle de Milton auprès de Cromwell, aussi ne se moque-t-il pas du poète engagé auprès du chef de la Grande Révolte. Milton est le confident de Brigitte, la fille malade du Protecteur, laquelle réprimande son père quand il s’éloigne de l’idéal d’une République céleste. La pièce fut montée au Maly en novembre 1921, pendant la révolte de Cronstadt, qui pouvait faire penser à la révolte des Niveleurs contre Cromwell. Platon Kerjentsev, un apparatchik de la culture, qui fit fermer le théâtre de Meyerhold en 1936, dénonça l’esprit petit-bourgeois de la pièce de Lounatcharsky. « C’est un authentique hymne à l’opportunisme politique et une évidente censure des tendances communistes actuelles. L’auteur loue le Danton de la révolution anglaise, Olivier Cromwell, et il en salit les Marat, les niveleurs. [1]» Certes on n’est qu’en 1920, et les polémiques vont encore bon train, mais on sent ici que Cromwell, un peu plus tard, et sans son Protecteur, aurait pu coûter cher à son auteur…

L’espoir de rompre tous les sceaux de la Nature Conduit le monde au suprême mystère – et Dieu Se dresse au-dessus des tempêtes quotidiennes, Réveillant les peuples, brisant leurs jouets. Le tonnerre de Luther ébranle les armées, Gustave-Adolphe et la Guerre de Trente Ans. Une nuit sévère emplit la Terre, le clairon Appelle à nouveau – combats pour la foi ! Cromwell passe en éclair, et la Nuit gronde Pour Bartholomée, on meurt torturé, La Croix est estrapade, et la Bible un brasier. Mais Vérité, fille des preux chercheurs, Dans le maelstrom qui sévit, reste sauve ; Les peuples courent vers l’Avenir immense. Valéri Brioussov, « La Torche de la pensée, couronne de sonnets, sonnet X, La Réformation », revue Iskustvo, 1925, N° 2.

Georges Nivat, 29 Mai 2020.

[1] En 1930, chez Flammarion, François Porché publie un Tsar Lénine, Mystère en trois actes et un épilogue. Le livre est imprimé entièrement sur papier rouge. La pièce fut jouée au théâtre de l’Atelier, Charles Dullin y tenait le rôle-titre. Dans l’épilogue, Lénine paralysé est assiégé en rêve par l’ancien monde. La princesse lui dit : « Souviens-toi du 17 juillet 1918 ! ». Lénine répond : « Je ne suis pour rien dans la liquidation de la famille impériale. Oui, c’est abject, mais quand on y pense. Aussi je me garde bien d’y penser. »

[2] La même année l’historien américain George Vernadksy publia The Red Dictator. Notons qu’aujourd’hui, c’est plutôt Staline qui porte le titre, glorieux pour beaucoup dans la Russie d’aujourd’hui, de dictateur rouge. [3] J’emprunte la citation à Cesare De Michelis. cf. Anatolij Lunačarskij, Oliver Cromwell, melodramma con testo russo a fronte, cura et traduzione di Cesare G. De Michelis. Stilo Editrice, 2018. Le slaviste italien Cesare De Michelis est un grand spécialiste des questions dérangeantes de la culture russe : Les Vaudois de Novgorod (1993), ou l’hérésie des « judaïsants », Le manuscrit inexistant (1998), ou les Protocoles des Sages de Sion, La judéophobie en Russie (2001) et maintenant le Cromwell de Lounatcharsky.

Georges Nivat, slavisant, essayiste, professeur honoraire à l’Université de Genève. Traducteur d'André Biély, Gogol, Siniavski, Brodsky, Soljénitsyne. Auteur d’une douzaine d’ouvrages. Commissaire de quatre expositions à Genève et Paris. Derniers ouvrages en français : les Trois âges russes (Fayard, 2015), Alexandre Soljenitsyne, Un écrivain en lutte avec son siècle (Les Syrtes, 2018), Les Sites de la mémoire russe, tome II (Fayard, 2019). En russe : Русофил, (Moscou, Izd. Eleny Shubinoj). Il s’agit d’un ouvrage d’Alexandre Arkhangelski qui a pour sous-titre : La vie de Georges Nivat racontée par lui-même.

Site internet http//nivat.free.fr (liens sur plusieurs ouvrages en accès libre).


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