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Les dix ans de goulag de Ludmila, jeune mère de famille, en sept tableaux choisis (2/2)

Anne Hogenhuis a traduit et publié des extraits du récit en 800 pages que sa tante Ludmila Seliverstova avait rédigé sur ses dix années passées dans un Goulag au Kazakhstan(1). Elle revient sur ce témoignage original dont l'intérêt dépasse le cercle des slavisants. Il souligne le rôle que joue, pour survivre à cet enfermement, une culture profonde et un sens des relations humaines fondées sur le courage, l'altruisme et la décence.

Se promenant la nuit avec Victoria, elles passent devant le club où on répète une pièce de théâtre,

L’idée du théâtre m’a toujours bouleversée. Si en prison on m’avait dit qu’au camp je participerai à des activités culturelles, j’aurais répondu par une boutade grossière : Tout autour, que du malheur, la guerre, et là, la scène et des chants, des danses qui font pleurer d’admiration. Egoïste ? Non. Au camp, les plus fort, les plus entêtés, noyaient leur déréliction en travaillant au club. Je les admirais ! Non ce n’est pas de la légèreté, c’est l’entretien de son énergie au nom de la vie. La mise à l’épreuve de ses forces morales. (…) Plongé dans un gros livre se tient un homme d’environ trente-six ans que ses joues creuses, ses lunettes et les poches sous les yeux vieillissent, Ivanov, un homme de théâtre arrivé avec la dernière étape de Léningrad. Les autorités l’ont immédiatement désigné pour diriger le club. On n’aurait pu faire mieux. Malade des poumons, il était protégé par le médecin et s’entendait avec le commandant ce qui permettait de résoudre les problèmes du club. Un camarade extraordinaire et un très bon metteur en scène. […] A partir de ce jour, chaque soir je suis au club. Tout ce qu’on me propose de faire, je le réalise avec une fièvre de néophyte. Seul l’amour de la recherche, joint à une incroyable audace me permet de réussir des missions compliquées. Peu à peu, toute la création des accessoires scéniques passe entre mes mains : des couronnes, des fleurs, des arbres, des tapis peints à grands jets de peinture sur du papier. Voilà, la créativité amère et douce des détenus ! Des rencontres intéressantes, des conversations passionnantes, des disputes à en perdre la voix. Les représentations, parfois illuminées d’une réelle inspiration ou d’amères déceptions… Et les entractes ? Et le partage des graines de tournesol ? Il me reste un sentiment de fidélité infinie, envers ce que nous étions alors, amoureux de Melpomène et grands intellectuels sans-dents. […] Ivanov m’a confié un rôle de jeune paysanne dans un vaudeville ukrainien. Deux heures avant le lever du rideau, tout le village arrive. Les gens fument et croquent des graines… Une heure plus tard arrivent les détenus. Les hommes à droite, les femmes à gauche. Sur les premiers bancs s’installent les commandants avec leurs épouses. Les jeunes criminels sont amenés de leur camp pour bénéficier des lumières de la culture, un groupe pittoresque et sans gêne. Le spectacle suscite une tempête d’applaudissements. De jeunes membres de l’administration sautent sur la scène et, oubliant le gouffre qui nous sépare, ils nous serrent la main et nous offrent des cigarettes. Avec un sourire énigmatique Ivanov écoute leurs compliments, je n’ai qu’une envie, me sauver. [...] Deux tables ont été rapprochées pour offrir aux artistes un dîner bien mérité. Dans des écuelles, des pommes de terre recouvertes de lard, un bol de vrai thé et un morceau de pain blanc. Mais que diable ! Est- ce que c’est pour ça que nous avons travaillé ? Non, mes « chers » commandants, vous ne pouvez pas comprendre, de toute façon, votre dette envers nous est inextinguible. Mais tout de même… il y avait longtemps que nous n’avions pas mangé de pommes de terre. […] Ces épisodes futiles de notre vie artistique sembleront inconscients ou même déplacés. « Vous vous êtes très facilement amusés ? » diront les sceptiques. Est-ce caractéristique de cette époque terrible ? J’entends les reproches de ceux qui ont souffert de rigueurs inhumaines dans d’autres camps : « Ne vaudrait-il pas mieux éviter ces petites histoires afin de ne pas insulter la mémoire historique ? » Je réponds que je ne fais pas de politique, je suis tombée dans les circonstances abruptes de l’époque, je ne me dédirai pas : il faut se réjouir de ce que parmi les réprouvés, il y en ait eu dont la destinée s’est déroulée autrement que celle des millions d’honnêtes gens pleins de talent tués par le bagne. Pour les fêtes d’Octobre nous préparons un nouveau spectacle : j’ai comme toujours plein de responsabilités, que j’ai moi-même cherchées. Une fête pendant la guerre, une double responsabilité, difficile. Nous sommes des réprouvés, auxquels ne parviennent que par hasard des échos de la guerre, et nous n’en savons que la quantité de blé que nous envoyons au front. Nous nous préparons sans détours. Pourquoi nous a-t-on caché la situation dans le pays et au front ? C’était le 7 novembre 1943. Interrompant le spectacle, le chef de la section culturelle-éducative a bondi sur la scène, agitant sa casquette pour dire que la veille les armées avaient franchi le Dniepr et libéré Kiev. Les contras comme les communs ont pendant longtemps hurlé « Houra ! » comme des fous. Impossible de décrire ce qui nous arrivait, Beaucoup pleuraient sans essuyer leurs larmes de bonheur, le commandement, au premier rang, s’agitait irrésolu. Certains sont vite sortis, d’autres, plus émotifs, embrassaient l’heureux messager. Dans cet instant sacré, nous semblions tous égaux : unis dans l’amour de la Patrie. Mais une demi-heure plus tard nous nous rappelions que nous étions des prisonniers, et pour la plus grande joie de nos copains, nous leur jouons Le loup et l’agneau. […] En trois ans je me suis habituée aux travaux agricoles, je suis devenue amie avec les filles de la brigade. Le sentiment de soutenir les camarades par mon travail lui conférait beaucoup d’allant. Aussi, lorsque le vieux contre-maître m’a annoncé qu’on m’enverrait à l’unité de production, la nouvelle ne m’a pas réjouie. Mais je me suis ralliée à l’idée d’y devenir dessinatrice et normateur, comme à l’atelier de construction. C’était un petit territoire à une demi-heure de marche du commandement, entouré de barbelés, avec quatre miradors aux angles, des baraques rustiques où on transforme les produits bruts et un grand bâtiment de pierre, les bureaux […] Une certaine liberté de mœurs y régnait. La cohabitation de couples semblait tacitement reconnue et protégée. Pour les repas, ils s’asseyaient à l’écart et se repassaient des morceaux. Les femmes faisaient la lessive pour les hommes, ravaudaient leurs vêtements et eux, en remerciement, faisaient rigoler leurs copains en blaguant sur des détails scabreux. Au bureau, les hommes en mal de tendresse me lorgnaient sans équivoque – pas un endroit agréable.

Avec Golda, juive, émigrée aux Etats-Unis, elles parlent en français. Le commandant du camp la charge de rapporter leurs conversations. Elle refuse, se jetant à ses pieds.

Le dernier automne, mon dixième au camp, traîne sans relief. Il fait froid, désagréable. Les employés du bureau vont, sous la pluie et dans la boue, ranger les récoltes, ramasser les pommes de terre, cueillir le maïs. Le soir, personne à qui parler, des gens accablés, bougons. Parmi les jeunes, des couples de lesbiennes et leur sans gêne. Des Tsiganes, en familles entières, qui refusent de travailler mais se pointent à la cuisine. […] Tôt le matin, comme droguée, je franchis en chancelant le seuil du contrôle, serrant ma valise de contreplaqué. Je jette derrière moi la cuillère de bois, mon bien le plus sacré : Au diable ! Je ne peux m’expliquer les émotions qui me bouleversent. Je passe devant l’atelier de réparation des machines, je pense à tous les gens extraordinaires que j’y ai connu. Je fais arrêter la charrette. J’ouvre la porte, partout des toiles d’araignées, le plâtre s’écaille, des rats… Mais j’en garderai jusqu’à mes vieux jours un souvenir magnifique et vivace. Je ne ferai plus d’adieux. Je vais à l’état-major avec ce sentiment d’humilité, enraciné en dix ans de peur et de méfiance, qui me fera encore longtemps éviter les casquettes à parements framboise. Oui, on a été terrifiés. Je dois obtenir mon attestation, les formulaires pour un passeport, un billet de train, un récépissé pour les biens rendus et signer la déclaration de confidentialité. Nous sommes sans défense face à ces maîtres de nos destinées. Et s’il leur prenait l’envie de me coller une période supplémentaire ? Je ne peux que grincer des dents en silence. Je souffre de ma lâcheté, mais je me souviens de ma conversation avec le commandant sur Golda. Puis je sors, l’air dégagé.


[1] La Revue Russe, n°54 juillet 2020, p 91-103 [2] Arrêté avec Mila. Il ne survivra pas. Dans Tristes printemps, Ed. du Rocher, 2012), je relate l’épopée concentrationnaire de Mila, Serge et de leur cadet Boris, déporté en 1934 à la Kolyma, disparu au front.

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