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La nuit d’Alexandre Blok

Le poème d’Alexandre Blok, tiré d’un petit poème en cinq parties, intitulé « Danse macabre », écrit en 1912, est un exemple du lyrisme presque absolu de Blok, une façon de resserrer l’infinité des sensations dans « l’étroitesse du vers », et ainsi aboutir à une vision nocturne, et comme latérale, des choses et de la vie. Une poésie énumérative dans le rythme contraignant et la danse du vers, une danse de la mort.

Pavel Filonov, « Nuit à Pétersbourg », 1922, aquarelle, mine de plomb et encre de Chine. Plutôt qu’une des nombreuses gravures inspirées par Blok, nous choisissons un peintre qu’on peut dire adepte de la « parataxe » picturale, ou absence de liaison syntaxique, Pavel Filonov (1883-1941). Un des participants-phares de la Queue d’âne (1912), ascète intransigeant, scénographe de Maïakovski et de Khlebnikov, passé du cubisme à un art-artisanat « analytique », Filonov peu à peu fut trahi par ses élèves dans les années 1930, et tomba dans l’oubli soviétique, et mourut pendant le blocus de Leningrad. Ses molécules picturales forment d’immenses puzzles, mornes quoique souvent très colorés, d’inspiration prolétarienne. Ici le noir-et-blanc nous semble correspondre au noir mélancolique de la poésie de Blok.

Alexandre Blok est, dans la poésie russe, l’incarnation du lyrisme pur. La littérature est née de la poésie, la prose a suivi, disaient les Anciens. La poésie elle-même est née de la danse, ajoute le poète français Paul Valéry, dans Eupalinos, par la bouche de Socrate. La divine pensée passe d’abord par la danse, et les tourbillons du corps disent l’enchaînement du divin et de l’humain, et « les contacts inexprimables qui se produisent dans l’âme ». La pesanteur alors tombe aux pieds de la danseuse, et il ne reste que rythme, vent, souffle. Blok dont la poésie est danse (le cycle de Carmen en particulier) a agencé sa poésie en trois tomes, comme trois parties de sonate. Trois enchaînements du corps et de la passion.

Non que le réel n’y eût accès, bien au contraire, les instantanés, ce que Valéry appelle la « photopoétique », est toujours là : bordels des Îles de Pétersbourg, voilures des navires en partance, chœur caché derrière un pilier de l’église. Et, plus que tout, la Nuit. Blok est le maître absolu des nocturnes en poésie, comme Chopin en musique.

« Nuit, rue, lanterne, apothicaire ».

L’absence de syntaxe, ce que les grammairiens appellent parataxe, n’est pas privation de sens, bien que les verbes n’y soient pas là pour donner leur impulsion. C’est ce que Tynianov, le plus avisé des formalistes russes, baptisait les « significations hésitantes ». L’étroitesse du vers, le flou des flashes dans la nuit, le hasard de cette loterie de mots et de sensations dans le corset du vers font surgir une agglutination énigmatique, où hasard et fatalité sont attelés – comme dans notre vie. Être à l’étroit donne à la poésie une relation au divin. Blok le poète nous impose et le flou et la rigidité : d’un côté le puzzle fortuit de la vie et de la nuit, de l’autre la fatalité de l’implacable Éternel retour, comme chez Nietzsche. Et tout, dans cette inquiétante parataxe nocturne, se densifie en question sans réponse, en point d’interrogation. Signification inachevée et obsédante par son inachèvement : où allons-nous, où vont nos vices, nos péchés, nos éclairs de lucidité ? sommes-nous vivants, ou sommes-nous déjà morts ? est-ce pour se suicider que l’ombre s’infiltre chez l’apothicaire ?

« Lanternes qui courent, mais vont où ? »

Tout est relié au destin, et le destin n’est pas déchiffrable. Blok apercevait « le profil d’aigle » de Dante projeté comme une ombre sur le sol. Ce profil parlait d’une « Vie nouvelle », mais quelle était cette Vita nova, qui miroite devant tout homme, même dans la déchéance absolue ? L’ombre qui se glisse à la recherche du poison n’est pas celle de Dante, plutôt un des squelettes agiles de la Danse macabre, sur les fresques de la Chaise-Dieu, en Auvergne. Mais ce poison, il le dérobe pour qui, pour soi ? Et si c’est pour soi, c’est aussi pour Blok, dont il est le double. Pour le poète qui, comme Dante, achève un monde, commence un autre…Face à l’éternité, le poète avait en 1908 déjà lancé :

« Et l’éternelle Nuit point ne m’effraie. »

Les « contacts inexprimables qui se produisent dans l’âme », ce chaos des sensations privées de sens aboutissent à une nuit, qui a pour seul sens de ne pas en avoir, et de ne plus faire peur. Non que le voile soit déchiré, mais la cécité ne lui fait plus peur, ni l’absurdité du monde.


Nuit, rue, lanterne, apothicaire, Morne lueur, et aucun sens ! Vis encore un demi-siècle, Rien ne change, et pas d’issue ! Tu peux mourir, ça recommence Tout repart de nouveau ! Nuit, canal, ride sur l’eau glacée, Apothicaire, rue, jaune lanterne ! # Vide est la rue. Flamme au carreau. L’apothicaire dans son sommeil geint. Devant l’armoire aux poisons S’affaire, genoux ployés qui craquent, Manteau levé jusqu’aux yeux, un squelette. Fouille en ricanant dans les « Venena ». C’est bien ça ! mais les os, sans le vouloir, Ont grincé, l’apothicaire, en sursaut Levé, sur l’autre flanc s’effondre. L’hôte en profite - et le flacon cherché Sous la cape vient de passer A deux femmes, dans un rayon jaune. # Ah, ce rêve obsédant ! Dans l’ombre Lanternes qui courent, mais vont où ? Rien que l’eau noire comme poix, Rien que l’oubli, l’oubli, l’oubli. Ombre glisse à l’angle des rues, Une autre vient comme un fantôme, Manteau grand ouvert, poitrail blanc. Et du rouge à la boutonnière. Qu’est-ce donc ? un beau cuirassier, Ou la fiancée - droit de l’autel ? Plume et heaume blanc, sans visage- Immobile, on dirait un mort. Au portail grince la clochette, Bruit sourd du cadenas qu’on ouvre, Ils ont passé le seul tous deux, La putain et le débauché. Hurle le vent qui glace tout, C’est le noir, le vide, pas un bruit. Là-haut un quinquet qui s’allume – Mais qu’importe ? Noir de l’eau, noir comme le plomb. En elle est l’oubli à jamais. Encore un ! Tu vas où, fantôme ? Toi, qui sors de l’ombre, et y rentres ?
2 Ночь, улица, фонарь, аптека, Бессмысленный и тусклый свет. Живи еще хоть четверть века - Всё будет так. Исхода нет. Умрешь - начнешь опять сначала И повторится всё, как встарь: Ночь, ледяная рябь канала, Аптека, улица, фонарь. 3 Пустая улица. Один огонь в окне. Еврей-аптекарь охает во сне. А перед шкапом с надписью Venena, Хозяйственно согнув скрипучие колена, Скелет, до глаз закутанный плащом, Чего-то ищет, скалясь черным ртом... Нашел... Но ненароком чем-то звякнул, И череп повернул... Аптекарь крякнул, Привстал - и на другой свалился бок... А гость меж тем - заветный пузырек Сует из-под плаща двум женщинам безносым На улице, под фонарем белёсым. Октябрь 1912

Georges Nivat, le 27 Novembre 2020.

Georges Nivat, slavisant, essayiste, professeur honoraire à l’Université de Genève. Traducteur d'André Biély, Gogol, Siniavski, Brodsky, Soljénitsyne. Auteur d’une douzaine d’ouvrages. Commissaire de quatre expositions à Genève et Paris. Derniers ouvrages en français : les Trois âges russes (Fayard, 2015), Alexandre Soljenitsyne, Un écrivain en lutte avec son siècle (Les Syrtes, 2018), Les Sites de la mémoire russe, tome II (Fayard, 2019). En russe : Русофил, (Moscou, Izd. Eleny Shubinoj). Il s’agit d’un ouvrage d’Alexandre Arkhangelski qui a pour sous-titre : La vie de Georges Nivat racontée par lui-même.

Site internet http//nivat.free.fr (liens sur plusieurs ouvrages en accès libre).

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