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  • Georges Nivat

Mais enfin, d’où vient ton nom, « Rouss » ?

Le mot Russie, en russe médiéval Rouss, ou Rhôs n’est pas slave - il fut apporté par les guerriers vikings (Varègues) invités à Novgorod en 862 ; rapidement ils se slavisent, effectuent des raids contre Byzance, puis signent avec elle des traités, et fondent le royaume de Kiev. Après une longue éclipse, le mot Rouss revient pour désigner la Sainte Russie médiévale. Alexandre Blok en a fait grand usage dans sa poésie.

Le peintre, poète et gourou Nikolaï Roerikh a beaucoup dessiné, peint et surtout imaginé cette Russie fondée par Riourik, et baptisée bien plus tard par son descendant Vladimir, le futur saint Vladimir-égal-aux-apôtres, en 988, dans le Dniepr, à Kiev. Ici Roerikh nous montre l’arrivée des « invités étrangers », qui apportent avec eux la fougue guerrière et le mot pour désigner ce qui deviendra l’actuelle et immense Russie.

Le mot Rouss est intraduisible. Les deux historiens qui ont publié en 2012 une mémorable histoire de la Russie médiévale emploient le mot « Rhôs », mais au pluriel : Des Rhôs à la Russie 1 . Car il y en eut plusieurs ! Au XIVème siècle il y eut un moment où l’on ne savait qui l’emporterait du Grand-duché lituanien, mi- païen, mi- chrétien (catholique autant qu’orthodoxe, ou du Grand-duché de Moscovie d’autre part. Les deux revendiquaient le nom de Rouss. La superbe exposition de Paris intitulée La Sainte Russie (2010), tenta de faire comprendre ces deux Russia, qui avait succédé au royaume de Kiev, après l’invasion mongole. Les chroniqueurs occidentaux, à l’époque de la Chanson de Roland, parlaient d’une mystérieuse « Rossie ». En 1897, Gaston Paris publia le manuscrit de L’Estoire de la Guerre sainte, histoire en vers de la Troisième croisade, où le mot de Rossie apparaît même sous la forme d’un proverbe « Ne le ferai pour tot le or qui est en Rossie ». Le mot se retrouve une soixantaine de fois dans nos chansons de geste des Xème - XIIème siècles, tandis que le mot Pologne n’apparaît que quatre fois 2 . Il désigne un pays lointain, riche en or et en zibelines, qui fait partie du monde chrétien, mais qu’on connaît mal. L’invasion mongole mit fin à cette relation, dont l’épisode le plus connu est le mariage, le 19 mai 1051, à Reims, d’Anne, petite-fille de Vladimir-Soleil-Rouge et fille de Iaroslav-le-Sage, avec Henri I er, petit-fils de Hugues Capet. Mariage célébré trois ans avant le schisme entre les églises latine et grecque (et donc valide des deux côtés). A l’exposition de 2010, à Paris, on voyait un acte de donation signé par Henri Ier accompagné de la signature de son épouse. Anne signa en caractères slavons : « Anna Renna » 3 (reine). Le mot Rôs se trouve en grec dans les écrits du savant empereur de Byzance Constantin VII Porphyrogénète (905-959). L’armée de l’empire comportait déjà un contingent de mercenaires « rus », c’est-à-dire des Varègues plus ou moins slavisés. En 911, un traité fut signé entre les Ros et Byzance, les uns jurant sur Perun, leur dieu-idole, les autres sur la croix. Mais au traité suivant, en 944, la moitié des guerriers rus jura sur la croix. Dans les manuscrits arabes, le mot désigne au IX ème siècle les Normands, y compris ceux qui sont arrivés en France et en Espagne. Le mot Rouss est un nom collectif, ce n’est pas le nom d’un territoire. Il ne s’applique pas encore à un État. On peut le comparer noms collectifs qui désignent les tribus : Tchoud’, Joud’, Sibir’, Tcheremiss, Mieria, Mordva, Mouroma, et bien d’autres dont se composait la mosaïque des pays russes, comme nous dit l’historien Alexandre Soloviev 4 . L’auteur du Dit du régiment d’Igor, distingue « la Terre russe », terme glorieux utilisé vingt fois, et « russitchi », c’est-à-dire les « enfants de Rus’ ». « Avec vous, Russitchi, je veux offrir ma tête en sacrifice », « De leurs boucliers rouges, les Russitchi ont défendu les champs ».

Le poète Nicolaï Goumiliov a chanté la Russie varègue, scandinave, viking, guerrière. Alexandre Blok, lui, a chanté la Rouss, en reprenant, dans un poème quasiment chamanique, les noms collectifs de Tchoud’ et de Miéria, pour en faire des sortilèges. Une gageure pour qui veut traduire ! On ne peut que s’essayer au chamanisme.


Rouss mienne et mienne vie ! Assez gémi ! Tsar, Ermak, Sibérie, et ce long bagne, N’est-il pas temps enfin qu’on se sépare ? Pourquoi ce noir dans mon cœur sans entrave ? Quel est ton secret, Rouss ? Tu as gardé ta foi ? Dans tes propres chansons, Rouss, tu entends quoi ? La fièvre de Tchoud et les visions de Mière, Marais, poteaux des verstes, fondrières… Au fil de l’eau, tu fis flotter barques et villes, Aux Saintes portes de Tsargrad 5 jamais admise. Faucons et cygnes lâchés dans la steppe – La steppe a renvoyé sa nuée grise Blanche et Noire mers – de partout nous guette Aux noires nuits, comme aux jours de lumière Une face sauvage et qui ne dit pas mot. Yeux tatares, yeux lanceurs de brûlots ! Ô long incendie muet, rouge et lent, Chaque nuit au -dessus de mon havre, Qu’as-tu à me dire, incendie somnolent ? Tu troubles mon cœur, mon cœur sans entrave ? (28 février 1910)

Georges Nivat, le Vendredi 15 Mai 2020.


1 Pierre Gonneau et Aleksandr Lavrov, Des Rhôs à la Russie, Histoire de l’Europe orientale (730-1639), PUF, Paris, 2012. Ouvrage monumental qui présente la mosaïque féodale de l’Europe orientale entre Scandinaves, Grecs, Slaves, Baltes, Khazars, Arabes, Turcs, Mongols, en rapport avec l’Europe féodale centrale et occidentale. Une mine de connaissances et de réflexions.

2 cf ; Grégoire Lozinski, « La Russie dans la littérature française du moyen-âge », Revue des Études slaves, Tome IX, 1929, fascicule 1-2.

3 Sainte Russie, art russe des origines à Pierre le Grand, Catalogue de l’exposition, sous la direction de Jannic Durand, Dorota Giovannoni et Ionna Rapti. Musée du Louvre, 2010.

4 Aleksandr Solov’ev ; Remarques sur le Dit du régiment d’Igor, Institut Kondakov, Belgrade, 1941

5 Tsargrad est le nom légendaire de Byzance en russe, comme Bargrad est le nom de la ville de Bari, où repose saint Nicola de Myre, le plus russe des saints…

Georges Nivat, slavisant, essayiste. Traducteur d'André Biély, Gogol, Siniavski, Brodsky, Soljénitsyne. Auteur d’une douzaine d’ouvrages. Commissaire de quatre expositions à Genève et Paris. Derniers ouvrages : les Trois âges russes (Fayard, 2015), Alexandre Soljenitsyne, Un écrivain en lutte avec son siècle (Les Syrtes, 2018), Les Sites de la mémoire russe, tome II (Fayard,2019). En russe : Русофил, (Moscou, Izd. Eleny Shubinoj). (Entretiens avec Alexandre Arkhangelski, livre paru mais confiné) Site internet nivat.free.fr


Georges Nivat

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