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Xenia Kirillova, Nostalgie russe

il y a 9 heures
4 min de lecture

Nostalgie… est un roman de guerre. L’autrice développe son récit dans le contexte de l’offensive armée de la Russie contre l’Ukraine (2014- ?) avec, en point d’orgue tragique, l’occupation de la ville ukrainienne de Marioupol au printemps 2022.

À noter d’emblée la double originalité de l’entreprise : 1/ il est rare qu’une œuvre romanesque voie le jour pendant la guerre dont elle fait la peinture, malgré des exceptions notables (Hemingway, Remarque, Simonov…) ; 2/ il est singulier que la romancière focalise son récit sur la conscience intime d’un homme qui, en son for intérieur, justifie une guerre d’agression.

Soulignons enfin qu’il s’agit là d’un roman-monde qui promène son lecteur aux quatre coins de la planète : Moscou, Washington, Istanbul, Berlin, Paris, Marioupol… avec, souvent, une connaissance très incarnée de ces lieux.

On peut définir ce roman comme une tentative de répondre à la question : « Que se passe-t-il dans la tête d’un Russe qui, tourmenté, donne raison à son pays agresseur tout en comprenant qu’il a tort ? Quelle est la mécanique retorse de ce “patriotisme” ? Quelle est la part de propagande ? de culture ? de morale ? de mentalité ? d’enfance ? d’humanité ? » Ceci dans le respect par la romancière des ambiguïtés de la psychologie humaine.

De ce point de vue, c’est un roman très russe : la place de la conscience !

Très russe, ce roman l’est aussi par la nature des conflits qu’il met en scène : la dissidence et le conformisme, le complexe d’infériorité provincial et le complexe de supériorité moscovite, le sempiternel dilemme entre émigrer ou rester, entre se rapatrier ou se dépatrier, le rapport à la norme et à la différence (par exemple, à l’homosexualité), la notion de service à l’État.

Belle illustration de ce déchirement :


[Sergueï] comprit soudain qu’il détestait l’Ukraine, non parce qu’il croyait aux fables de la propagande, mais parce qu’elle était à l’origine des déboires de sa chère Russie.

Il en voulait au président [Poutine, jamais cité nommément] qui, en proie à une obsession totalement irrationnelle, s’était mis à dégrader cette Russie que Sergueï aimait tant, à cause d’un misérable pays d’Europe orientale qui n’en valait vraiment pas la peine, selon lui. Cette obsession maladive et fanatique de l’Ukraine, qui transpirait par tous les médias russes, lui paraissait humiliante, et Sergueï, n’y pouvant rien changer, s’en prenait à la cause de son humiliation, à ce pays piteux sur lequel sa grande Russie avait trébuché…


Si le protagoniste, Sergueï Bessonov, s’apparente symboliquement à la figure tragique de Sergueï Efron (1893-1941), c’est parce qu’il est habité, cent ans plus tard, par les mêmes tourments qui rongèrent ce combattant de l’Armée blanche contraint à l’émigration, puis rallié par nostalgie à la cause de la Patrie, devenue soviétique, qui l’enverra au poteau peu d’années après son retour.

Il faut relever et saluer la présence d’héroïnes particulièrement réussies, telles Lilia — l’amour de Sergueï qui s’élèvera en martyre idéalisée à la fin du récit — et la « mère Tania », figure féminine et sagesse russe incarnée, la mentore et bienfaitrice de Sergueï.


En résumé : le jeune provincial Sergueï Bessonov arrive à Moscou où, mû par un esprit arriviste et guidé par une généreuse intellectuelle nommée Tatiana, il devient historien-muséographe dans un mémorial patriotique. Là, il est remarqué par les services russes qui, de proche en proche, s’attacheront sa collaboration.

Entraîné par sa femme Lilia, déçu par une Russie qui ouvre les hostilités dans le Donbass ukrainien en 2014, il décide d’« attendre une nouvelle pérestroïka » russe à Washington où il pilote un fonds d’aide à l’innovation.

Quand survient l’agression russe en Ukraine (février 2022), Sergueï, sous le choc, est à la croisée des chemins. Une rupture d’avec Lilia et une mission assignée de force par les services russes le conduiront en France via la Turquie et l’Allemagne, puis retour à Moscou. S’il n’a pas osé refuser cette mission, son cœur et sa conscience balancent néanmoins, et la romancière fait du lecteur le premier témoin de ces tourments.

De Moscou, il se fait envoyer à Marioupol, ville ukrainienne occupée par l’armée russe, sur les traces de Lilia qui non seulement continue d’habiter son cœur, mais incarne de plus en plus dans son être la meilleure part de lui-même, sa part de liberté refoulée et reniée. Dans l’horreur de Marioupol (savamment documentée), la mort tragique de Lilia signe le naufrage moral de Sergueï Bessonov.

 

Force est de constater que ce roman achevé au printemps 2023 n’a pas « vieilli » en trois ans. Là est sa force : sa prise sur l’actualité, d’une part, et un recul suffisant pour que nous en appréciions la valeur, d’autre part.


Yves Gauthier

Yves Gauthier a traduit en français une cinquantaine d'ouvrages de langue russe, dont Ermites dans la taïga de Vassili Peskov et Dersou Ouzala d'Arseniev. Il est auteur d'une biographie de Youri Gagarine, Gagarine ou le rêve russe de l'espace et d'un récit sur l'exceptionnel tour de la Russie effectué par Gleb Travine à vélo, Le Centaure de l'Arctique.

 
 
 

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